La voiture : illustration absurde des outrances de la tech

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : un parallèle entre deux industries omnipotentes pour le salé 🧂 et une potentielle alternative low-tech pour le sucré  🍰

La voiture : illustration absurde des outrances de la tech
IA IA Land - Elon Musk (Tesla) et Sundar Pichai (Google / Waymo) surplombant nos vies de techno-automobilistes.

Pour débuter ce mois d'avril, nous avions l'embarras du choix, le petit mais dinguo monde de la tech étant, encore une fois, en ébullition.

Nous aurions pu parler des détournements industriels de Pokémon Go, des non-sens "artistiques" de Nvidia, du rythme de travail "augmenté" des startups françaises... L'IA était comme toujours dans toutes les bouches, même si de premiers dominos commencent à tomber. Hashtag Bubble.

De ces sujets, chez Absurditech, nous avons bien parlé, sur des réseaux variés. (N'hésitez d'ailleurs pas à vous abonner sur la plateforme de votre choix, pour ne pas rater les sujets qui ne sont pas tous traités ici 🤗).

Mais dans ce nouveau numéro de l'infolettre, en revanche, je n'avais ni envie de vous parler d'IA, ni de revenir sur des sujets déjà abordés... du moins pas de la même manière.

Non, cette fois, je vais vous parler d'autre chose. D'un sujet qui me trotte dans la tête depuis un moment, en fait.

Qui me roule dans la tête depuis un moment, devrais-je dire...

Le grain de sel

Aujourd'hui, dans Absurditech, nous allons ainsi tenter un parallèle entre l'industrie de la tech et une autre industrie qui a eu assez de puissance, au cours du siècle dernier, pour modifier en profondeur nos modes de vie et de pensée, nos cultures toutes entières.

En ce sens, ce sont sans doute les deux seules industries comparables du point de vue de leurs impacts sur nos existences, depuis la révolution industrielle elle-même. L'une ne reflèterait-elle pas l'avènement de la société de consommation, quand l'autre refléterait celui de la société de l'information (puis de la désinformation) ?

Nous allons parler aujourd'hui de l’automobile.
De la voiture, la bagnole, la tire, la caisse, des bolides, des tacots.

Car si un sujet en particulier encapsule les excès technologiques actuels, comme il encapsulait parfaitement les excès industriels du monde d'avant : c'est bien l'industrie automobile.

Cela ne vous paraît pas évident de prime abord ? Laissez moi m'expliquer.


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En 2026, la voiture est tout sauf un "objet" neutre. C'est un élément désormais chargé politiquement, socialement, économiquement, philosophiquement même.

C'est parce qu'on a touché à la bagnole que la crise des "gilets jaunes" a commencé. Elle a aussi été un sujet majeur des élections municipales qui viennent de se conclure (sauf peut-être à Clichy, tiens 😅), opposant hypothétiquement les bobos en vélo des grands centres-villes et les ruraux et banlieusards qui ont besoin, elleux, de leurs bagnoles.

D'ailleurs, certain·es pensent que c'est à cause des bagnoles si les petits centre-villes meurent, quand d'autres pensent que c'est leur absence forcée qui en est la raison.

C'est aussi en grande partie parce que nos bagnoles nous sont vitales que l'on s'inquiète, aujourd'hui, de la guerre au Moyen-Orient. Et puis n'est-ce pas à coups de grandes marques automobiles que les pays les plus riches comparent la taille de leur pot d'échappement ?

La bagnole questionne aussi notre rapport à la violence, elle est un symbole chargé du point de vue du genre... Je peux continuer à lister les occurrences ainsi pendant encore un paquet de paragraphes, mais avançons.

Si tout cela est vrai en France, ça l'est sans doute encore davantage de l'autre côté de l'Atlantique. La voiture y est le symbole absolu de la réussite par la consommation, elle y est un fort marqueur social également, elle porte en elle à la fois le "rêve américain", et son jumeau aventurier, le roadtrip.

Elle représente aussi parfaitement l'individualisme propre à la mythologie US. Dans sa Cadillac, on peut manger, boire son café, on peut même aller au ciné, retirer son cash... ou prier.

La "Daytona Beach Drive-In Christian Church" en Floride. Rien à ajouter de plus (Amy Kiley / WMFE)

Des "vieilles américaines" aux muscle cars, des monster trucks aux SUV arborant des calandres aussi hautes qu'un gamin de 14 ans (et qui ne sont désormais plus si rares en Europe)... les grosses bagnoles y sont l'attribut principal de la puissance, de la virilité, d'un folklore très MAGA compatible, au fond.

Pourtant, l'Amérique du Nord n'a pas toujours été une terre de goudron et de caoutchouc. Elle a d'abord été traversée de part en part par les chemins de fer, et ses villes étaient les mieux desservies en tramways et cable cars, restés symboliques dans seulement quelques villes, comme à San Francisco.

Les réseaux de métros y étaient très larges, mais leur développement a stagné bien plus qu'ailleurs, quand les freeways, elles, se sont multipliées, striant le coeur des villes nord-américaines comme nulle part ailleurs dans le monde.

Si je ne vais pas vous détailler par le menu les raisons de cette transition délétère (ce que fait en revanche très bien cette vidéo), on peut citer tout de même une occurence particulièrement marquante. Déjà à l'époque derrière l'une des premières grandes campagnes de lobbying de l'histoire, l'industrie automobile a en 1938 l'idée d'une sacrée manoeuvre économique.

National City Lines, une entreprise de transports en communs propriété de General Motors (les bagnoles), Firestone (les pneus) et Standard Oil (le carburant) prend cette année là le contrôle des réseaux de tramways d'une cinquantaine de villes aux États-Unis, dont New-York, Los Angeles ou Chicago. Résultat : trams à la casse, voies dédiées remplacées par des bus à essence, agrandissements des espaces réservés aux voitures...

Le périph' est bouclé. Ça ne s'invente pas.

Les ricains sont assez forts pour rendre une bretelle d'autoroute sexy, certes, comme dans cette géniale scène d'intro de La La Land. Cela reste néanmoins une bretelle d'autoroute embouteillée, et la meilleure illustration de l'ambivalence de Los Angeles : point central du rêve américain et plus terrible labyrinthe d'asphalte au monde.

Après ce court cours d'histoire états-unienne, parlons maintenant de la réalité de l'industrie automobile d'aujourd'hui. Et faisons un constat : le plus gros objet tech dont vous disposez à la maison n'est sans doute pas votre ordinateur ou votre écran TV. C'est votre voiture.

Précisons une chose : j'ai depuis près de 15 ans un rapport très distancié à la voiture, en tant que bobo citadin. Mais ça n'a pas toujours été comme ça. J'ai grandi dans un petit bled ou ne pas avoir de bagnole était presque impossible.

Vous les connaissez de plus ou moins près, ces bleds péri-urbains à 30-40 minutes d'une grande ville (Nantes, dans mon cas) où ce qu'il reste de l'ancienne gare a été abandonné, les voies ferrées revenant-elles doucement à la nature, dans un non-sens historique criant, aujourd'hui.

À 18 ans, la première chose à faire quand vous grandissez dans un bled comme ça, c'est passer votre permis. De mon côté je n'avais pas trop le choix : à la rentrée suivante je devais me rendre à l'IUT (Saint-Nazaire represent) chaque matin en voiture, habitant alors de l'autre côté de l'estuaire.

J'ai ensuite évolué vers des études et des jobs, à Nantes puis Paris, où j'ai lentement délaissé ma vieille Opel Astra couleur sable. Mais les choses auraient pu être différentes.

Bref, si je ne dépends pas à titre personnel d'un véhicule au quotidien, je connais beaucoup de monde pour qui c'est le cas. Et si je n'ai pas fait d'études sérieuses sur le sujet, j'entends toujours le même discours : avoir une bagnole, ça a toujours couté cher, mais c'est de pire en pire.

Je ne parle pas là du prix de l'essence, même si cela fait l'actualité. Non, je parle bien des voitures elle-mêmes, et des pièces qui vont avec. Les trucs sont désormais plus bardés d'électronique qu'un programme Apollo tout entier.

Mais ne me prenez pas au mot : c'est littéralement ce que dit le "Chief Technical Officer" de Stellantis, soit le patron de la technique chez l'un des plus gros groupes automobile du monde, regroupant rien moins que Citroën, Peugeot, Fiat, Chrysler ou encore Jeep.

Sa phrase exacte est la suivante : "Les voitures sont trop complexes, avec trop de circuits intégrés."

De la même manière, écouter les garagistes nous expliquer ce qu'est devenu leur métier est assez édifiant : "on ne parle plus de mécanicien automobile, mais de technicien après-vente". Omniprésence de l'électronique embarquée, nouvelles technologies de diagnostic, importance croissante des compétences en informatique. Le garagiste est-il devenu un informaticien comme un autre ?

Prenons un exemple que je trouve très parlant : avant, quand on pétait son rétroviseur (accident fréquent, avouons-le), il suffisait de trouver le même bloc plastique dans une casse pas trop loin, et basta cosi!

Maintenant, c'est une installation technique complexe qui va vous coûter plusieurs centaines (voire milliers) d'euros, parce que la glace y est dégivrante, le clignotant y est répliqué, il y a un radar de présence, et parfois même un affichage augmenté.

Si les améliorations visant à la sécurité sont les bienvenues, n'en fait-on pas un peu des caisses, c'est le cas de le dire ? A-t-on besoin de deux iPads de chaque coté de sa voiture ?

Et cela, c'est sans parler des multiples écrans qui peuplent désormais l'intérieur de nos véhicules, jusqu'à l'absurde (merci, Tesla). Ce qui pose des questions sur la réparabilité desdits véhicules, mais aussi sur la sécurité de tels dispositifs ; à tel point d'ailleurs que les organes européens et chinois dédiés ont dû intervenir.

Ceci est une vraie photo d'une Byton M-Byte, prise pendant le CES 2019, à Las Vegas. Ça se passe de commentaire, non ?

Ce n'est pas moi qui vais vous dire "c'était mieux avant", mais avouez que sur ce point, on frôle le ridicule. La surcharge des gadgets tech est désormais une constante qui me saute aux yeux, notamment avec mon rapport distancié aux voitures que j'évoquais plus haut.

Il m'arrive de louer des voitures une ou deux fois par an. Ce sont généralement des modèles récents. Et quand je repense à mon Opel Astra, je me dis pas que certains changements n'étaient pas bienvenus... mais tout de même.

L'été dernier, je me suis retrouvé pour la première fois avec une Cupra dans les mains. Ancienne division sportive de Seat (auto emoción 💃) et propriété de Volkswagen, c'est désormais une marque qui propose visiblement tous types de modèles. Là, on se parlait d'une électrique compacte avec de la patate, pour résumer.

Et j'ai un peu halluciné : des radars et des caméras de partout, l'inévitable retour de force quand vous passez une ligne (qui manque de me foutre dans le décor à chaque fois), le logo de la marque projeté sur le sol sous les portières (😭), la détection de l'absence d'un passager qui éteint automatiquement la clim de ce coté de la bagnole, un écran central de la taille de mon mac book...

C'est trop, les gars.

Nos voitures sont devenues des iPhones, et les constructeurs s'inspirent des codes de la tech pour nous pousser à acheter des choses dont nous n'avons pas besoin :

les voitures, comme les smartphones, souffrent désormais d'obsolescence programmée du fait de leur surcharge électronique. Toutes leurs ventes reposent sur des dépenses marketing gigantesques ; y'a-t-il autre chose que des publicités pour des téléphones, des bagnoles et du parfum, à la télé ? Et puis, la surcharge d'options que nous évoquions, c'est un peu comme le nombre de méga-pixels de votre smartphone : ça ne sert à rien, mais ça fait joli sur la plaquette chez le concessionnaire, aka la boutique Orange.

Comme les smartphones, voici qu'arrivent bien sûr les bagnoles... boostées à l'IA ! J'en veux pour preuve cet article du Monde : "C’était l’une des voitures stars de l’ouverture du Salon automobile de Bruxelles, le 9 janvier : la XPeng P7+, lancée officiellement sur le marché européen. « Un véhicule défini par l’intelligence artificielle », selon la communication de l’entreprise". Yes, génial.

Il est bien évidemment l'heure de parler de l'éléphant dans la pièce : les voitures autonomes !

C'est le rêve moite d'Elon Musk, qui nous promet (comme il le fait pour tous les projets où il est impliqué) que c'est pour l'année prochaine, depuis 10 ans. Les taxis et véhicules autonomes, ce serait la prochaine révolution qui vient, celle qui va tout changer.

Citons un journaliste tech dont je tairais le nom, mais que je caractériserais comme un homme sandwich télévisuel plutôt qu'un journaliste, au fond. Ce qui devrait suffire à pas mal d'entre vous pour identifier le bougre.

Bref, voici ce qu'il disait il n'y a pas très longtemps sur un plateau télé, de retour du CES : "aux Etats-Unis, ça fait déjà partie de la vie quotidienne. On a testé les robotaxis Zoox, qui se baladent dans les rues de Las Vegas, sans conducteur, sans volant ni pédales. Impressionnant. Sentiment que c'est le sens de l'histoire et que leur déploiement à grande échelle n'est qu'une question de temps (et que l'Europe a, comme souvent, un gros coup de retard)."

Zoox, encore un nouvel acteur sur la marché des voitures autonomes, qui excite donc notre excité en chef. Zoox, une filiale d'Amazon créée il y a 12 ans déjà, qui ne fait tourner que 50 voitures en tout, avec pour seul lieu de commercialisation publique à l'heure actuelle Las Vegas, justement.

À titre de comparaison, l'entreprise Waymo (propriété de Google) a été lancée il y a déjà 22 ans, et n'opère aujourd'hui de manière commerciale que dans 5 villes aux États-Unis. Avec un succès mitigé ? En tout cas, ça fait de belles photos.

Une véhicule opéré par Waymo, brulé lors des manifestations anti-ICE de juin 2025, à Los Angeles.

Alors, les voitures autonomes, est-ce vraiment l'avenir de l'industrie automobile et de notre quotidien ? Quelques clarifications me semblent nécessaires.

Déjà, l'adjectif autonome me semble très abusif. Comme pour l'IA générative, comme pour les robots humanoïdes, c'est du bullshit complet dans une vaste majorité de cas.

Tout le système de ces véhicules dits autonomes dépend largement d'opérateurs et opératrices, les habituelles petites mains qui contrôlent nos outils "magiques" dans des conditions déplorables à l'autre bout du monde, comme l'admet un des boss de Waymo lui-même, ou le raconte cet article de Wired.

Pour résumer : prendre un taxi "autonome" à ce stade, c'est simplement déplacer votre chauffeur de la banlieue de votre ville à l'autre bout du monde. La lutte des classes version 2026 : plus moderne, plus chic, plus global.

Bon, et puis il faudra aussi parler de la sécurité réelle desdits véhicules, parce que il n'y aura pas toujours un remote operator pour gérer le bousin à votre place. La dangerosité serait à ce stade maîtrisée d'après les principaux acteurs du marché (qui n'iront pas dire le contraire).

Même si l'une des parties les plus longues de la page wikipédia de Waymo est dédiée aux accidents et problèmes juridiques impliquant ses véhicules, et même si on jette un oeil à ce Cybertruck en mode self driving qui tente de sauter par dessus le bord d'un pont sans raison aucune...

Au-delà de la dangerosité elle-même se pose surtout la question de la responsabilité en cas de problème. Comme avec l'usage de l'IA dans le cadre de conflits armés (en ce moment en Iran, au hasard), les implications sont vertigineuses. Et encore ne parle-t-on ici que de quelques centaines de véhicules dans le monde. Quand ces entreprises souhaitent en imposer partout sur nos routes.

Bah, un véhicule autonome qui s'en sort à peu près sur les artères larges comme des stades de foot de Vegas, ok. Mais hâte de voir ça se démmerder dans les petites rues européennes, entouré de chauffeurs (-ards ?) parisiens ou marseillais, notamment.

"L'Europe a, comme souvent, un gros coup de retard", nous disait ainsi plus haut l'homme sandwich. Quel intérêt aurions nous à rattraper ce retard là ? Toujours ce même discours de la course à l'armement, quand on ne sait toujours pas si celle en cours sur l'IA nous apportera quoi que ce soit de bon.

Que font d'utile nos amis les tech bros avant le temps soi disant offert par l'arrivée des chatbots IA ? Que feront-ils d'utile avec le temps offert par l'arrivée des voitures autonomes ?

Commençons déjà par électrifier le parc automobile neuf, avant de commencer à vouloir créer des trucs qui demandent encore plus de composants électroniques (de plus en plus rares) et d'énergie (autre ressource qui va manquer si on suit la courbe actuelle des usages de l'IA). Car la seule révolution utile à l'industrie automobile sera cette électrification.

Et encore, devrait-on parler d'une révolution ou même d'une évolution, quand on sait que les premiers modèles d'automobile étaient pour beaucoup électriques ? Une découverte que j'ai faite dans le super Rétrofutur Museum, mais une situation qui ne plaisait alors pas aux lobbys de l'hydrocarbure. Mais je ne vais pas vous refaire une leçon d'histoire, j'ai déjà donné dans ce papier.

 

Voilà, vous l'aurez compris : à mes yeux, industries tech et automobile ne feront symboliquement bientôt plus qu'un, dans leurs approches techniques et commerciales, dans leur lobbying incessant (l'industrie tech faisant désormais plus fort que celle de l'automobile sur ce dernier point).

Une fusion déjà très concrète quand on voit le succès (certes vacillant), en une décennie à peine, d'une marque comme Tesla, ou bien la nature des marques chinoises inondant désormais le marché. Les voitures sont désormais des objets tech comme les autres.

Mais dans cette période politique trouble, où la tech expose nos vies et explose nos démocraties, il est bon de finir sur quelques autres parallèles. Rappelons ainsi les liens très resserrés entre les grands constructeurs automobiles allemands et le régime nazi naissant puis au pouvoir d'Adolf Hitler, symbole d'une entente entre le grand capital et le fascisme le plus pur qui ne peut que faire écho à notre époque.

Rappelons aussi ce qui se passait déjà de l'autre côté de l'Atlantique, avec Henry Ford, patron omnipotent de Ford, et son antisémitisme chevillé au corps, ses amitiés bien documentées pour le nazisme, et ces projets qui, là encore, en rappellent d'autres. Comme le racontent, dans leur livre Apocalypse Nerds, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet :

"Pendant ce temps, au Texas, l'oligarque Elon Musk construit sa propre cité ouvrière, baptisée Starbase. Pensée pour accueillir les employés de ses entreprises, en particulier Space X, cette cité privée dispose de ses propres lois, administrations, centres de santé et écoles. Starbase accueille déjà 500 résidents, dont 100 enfants, précise le New York Times. Ce modèle de cité-entreprise gérée par un patron réactive une utopie du XXè siècle, lorsque des industriels comme Henry Ford se piquaient de bâtir leurs propres "company towns". Au Brésil, Fordlândia, devenue au fil du temps une ville fantôme, est un vestige de cette ambition à la fois coloniale et féodale."

La tech est l'industrie automobile du XXIè siècle en cela qu'elle est l'industrie la plus puissante de l'époque, l'industrie qui change nos vies. Pour le meilleur, pensions-nous, mais plus probablement pour le pire.

C'était vrai en 1930-40, ce sera vrai en 2020-30.

Alors, ami·es des villes et des champs, cyclistes et automobilistes, accordons-nous sur un ennemi commun :

La tech veut nous enfermer dans des algorithmes délétères et des cocons technologiques aliénants, où nous devenons bêtes et méchants.

Comme les groupes automobiles et leurs alliés hydrocarbures voulaient nous enfermer, le plus seul possible, dans des habitacles où nous devenons bêtes et méchants.

Arrêtons de nous chamailler pour des histoires de type de véhicules et de plateformes, et attaquons nous plutôt à ceux qui posent problème, à ceux qui nous exploitent et nous appauvrissent. Résistons aux grands groupes automobile comme aux grands groupes de la tech, et à tout ceux qui leur servent la soupe.

Le grain de sucre

Des alternatives aux voitures traditionnelles, ça existe. De petits véhicules de natures variées sortent un peu partout, même si la tendance (purement créée par le marketing) du SUV ne se dément pas pour le moment, et même si des marques comme Smart font des choix difficilement compréhensibles.

Il y a Citroën avec sa très reconnaissable Ami, citadine électrique ultra-compacte – même si son achat par nombre de familles bourgeoises en guise de voiture sans-permis pour leur riche progéniture en fait un bel effet rebond.

Mais il y a mieux : il y a les propositions en provenance de la démarche low-tech !

C'est ce qu'évoque cet article que Jacques Tiberi, rédacteur en chef du Low-Tech Journal, m'a gentiment permis de vous partager ici. Un article rédigé par Timothée Fustec, personnalité bien connue de l'écosystème low-tech français.

PS : le Low-Tech Journal, super mag des alternatives frugales et des bifurcations écolos, vient de lancer sa campagne de financement participatif. Allez donc les soutenir si vous le pouvez, à la hauteur de vos moyens !

(Disclaimer : j'accompagne Jacques en indépendant sur cette campagne, précisons-le).


La Bagnole, sans un Kilow de trop, par Timothée Fustec

[Extrait du Low-Tech Journal n°24]

J'ai testé pour vous La Bagnole du constructeur français Kilow. Un mini pick-up électrique, original et léger, aux airs de buggy solarpunk !

Savez-vous à quoi ressemblait la première voiture ? Conçue en 1871 par Joseph Cugnot, le "chariot à feu" était un prototype d’automobile pouvant atteindre 4 km/h. À l’avant de ce véhicule de plus de 7 mètres : une énorme cocotte-minute qui, grâce à un souffle de vapeur, actionnait une roue permettant de faire avancer le véhicule. Apparemment, il fallait descendre toutes les douze minutes de la machine pour la recharger en bois.

Malgré l’intérêt limité d’un tel bolide, on ne peut qu'avoir une étincelle d’émerveillement face à cette innovation du passé. Serait-ce grâce aux écrits de Jules Vernes ? Aujourd’hui, la voiture prend trop de place. Dans nos villes comme dans nos vies. Temps de trajets, statut social… Pour autant, peut-on totalement se passer de véhicules individuels ?

Depuis ma campagne Bretonne, je vous avoue qu'un petit quadricycle électrique, modulable et léger me serait bien utile... Et si j'essayais La Bagnole ?

15 000 € en précommande, c'est low-cost !

Je ne résiste pas à vous rappeler ce qu'en disait le Low-Tech Journal dans un dossier sur les véhicules intermédiaires publié dans son n°6 : "La Kilow ? Un énième gadget cyberpunk pour adulescent ou gosse de riche néo-rural sans permis et accro à l’adrénaline (0 à 40 km/h en 4 sec). Bon sang, un autre fun est possible !". Correspondant trait pour trait à cette description, il était tout naturel que je teste pour vous ce tacot dépouillé !

Le bon rapport sobriété-performance ?

En bon lautéqueur, j'ai commencé par interroger mon besoin. Je dirige un centre de formation et de séminaires qui se veut un exemple de soutenabilité. J'étais donc à la recherche d’un moyen d’effectuer les trajets professionnels quotidiens en toute sobriété. Mes trajets ? Des allers-retours à la gare (21,3 km), et le tour des commerçants pour faire les courses (~8 km). Les routes me menant à ces deux points sont toutes limitées à 80 km/h.

Enfin, puisque le centre de formation est autonome en électricité, grâce à ses panneaux photovoltaïque, une voiture électrique à faible consommation était toute indiquée. J’ai donc porté mon dévolu sur ce pot de yaourt, il y a un peu plus de trois ans, en faisant une veille sur les innovations frugales françaises. J'ai passé la pré-commande alors que la machine n’était pas encore en production. J'ai déboursé la somme de 15 000 € pour acquérir l’engin. Ce prix hors taxe comprend la livraison, ainsi que les différentes options. Ces dernières sont nombreuses et assez utiles, notamment les portes, les gardes boues, le coffre, etc. Moins essentiel, le volant "sport" nous a été offert.

Premiers émois

Les problèmes ont commencé quand il a fallu assurer la bête. Les six grandes enseignes la classaient parmi les voitures sans permis et exigeaient des tarifs affolants ! Une fois ce problème résolu, je décidais, enfin, de prendre le volant pour une première course. Il me fallait livrer quelques paquets de Biochar à un paysan du coin. Un collègue débonnaire et moustachu m’accompagne. À bord de l’habitacle, on s'installe sur des sièges, a priori peu confortables. Il n’en est rien : un levier sous l’assise permet de faire glisser le siège d’avant en arrière. Je règle les rétroviseurs en... passant la main par la fenêtre. So 1980 !

Pas de rétroviseur en haut du pare-brise, les deux à bâbord et tribord, particulièrement larges, suffisent. Le tableau de bord est en bois, on y retrouve toutes les commandes sous forme de switchs ; les clignotants à gauche du volant, les feux de routes, les essuies glaces… Je m’attache, et après avoir vérifié que mon copilote en avait fait de même, tourne la clé dans la serrure.

Le petit panneau d’affichage s’éveille de lettres écrites dans une lumière blanche, le capot émet un son électrique et aigu, puis tout devient silencieux. Déporté légèrement vers le centre de l’habitacle, deux pédales. Leur positionnement permet une bonne conduite, mais on ne peut s’empêcher de se poser la question : pourquoi sont-elles autant sur la droite !? Après avoir déverrouillé le manche du frein à main, j’appuie du pied sur le champignon. Sans aucun bruit, elle s’élance sur l’asphalte campagnard et les arbres commencent à défiler.

Timothée posant avec la "Bagnole" de Kilow

Une Tesla derrière moi

Dès les premiers virages, je prends conscience de la superbe visibilité qu’offre le pare-brise droit et large qui lui confère sa silhouette anguleuse. C’est tout juste s’il y a un angle mort. Je commence à slalomer à 50 km/h entre le bocage breton. C’est là que je remarque la dureté du volant dans les virages serrés. C'est un fait : la Bagnole n'est pas très maniable. Sa petite taille laissait pourtant croire qu'elle se conduirait comme un kart. Je vois un stop au bout de la route, je freine, un crissement, la voiture s'arrête, ouf !

Un regard dans mon rétroviseur m’avertit qu’une Tesla est derrière moi. La gueusaille n’a qu’à bien se tenir ! Je quitte le Stop pour entrer sur la départementale. C’est le moment de voir ce qu’elle a dans le ventre. Je switche pour activer le clignotant… Tiens donc, pas le tictac caractéristique. C’est perturbant, mais on s’y fait.

Je monte rapidement à 80 km/h. La sensation de vitesse est décuplée par le large panorama et la faible distance au sol : seule une fine couche d’acier sépare mes guiboles du bitume, une trentaine de centimètres plus bas. Nous voici donc, filant à vive allure, probablement sous le regard hagard de notre poursuivant technosolutionniste, qui pensait avoir affaire à une caisse sans permis limitée à 50'.

Dans le bourg, les passants tournent la tête face à mon nouveau tape-cul. On sourit. Arrivé à destination, je remarque que les portes s'ouvrent de l'intérieur via une simple sangle qui court le long de la porte. Un dispositif particulièrement original et agréable à manipuler.

En revanche, fermer la porte depuis l’extérieur est une expérience un peu plus fastidieuse : il faut juste la... claquer très fort (?). Mon colis déposé chez notre ami paysan low-tech, nous repartons.

Une petite bruine commence à tomber, mais, pour activer l'essuie-glace, je dois tendre le bras jusqu'à un switch, placé de l'autre côté de la console. Je me rends alors compte que l'essuie-glace n'a qu’une seule vitesse... Adaptée aux pluies drues. Faut s'y faire !

Vitesse max

En plus de la vitesse, l’écran du tableau de bord affiche l’autonomie du véhicule qui s’élève au maximum à 147 km. Les petites batteries se vident rapidement, mais se rechargent aussi vite sur le secteur. Une simple prise 220 volts suffit. Très pratique.

Je vous fais la confidence que, pédale au plancher, j'atteins les 84 km/h. D'accord, ça tremble un peu. Et mon passager sue à grosses gouttes. Mais on sent bien que le moteur n'a pas dit son dernier mot. Un logiciel doit probablement brider la machine à sa limite légale. Ce qui est une bonne chose, selon mon passager. Moi ? J'ai profité d'une joyeuse expérience de pilotage frugal !

Les mensurations de la bête

Qu'est-ce qu'on en pense ?

Sur le papier, La Bagnole n'a rien d'une folle aventure. 400 kg, 80 km/h max, pas d'auto-radio ni de siège chauffant. On est très loin des délires masculinistes, du buggy ou du Cybertruck. Pourtant, La Bagnole attire. Elle surprend. Et c’est certainement là son plus bel atout. Une option "sociale" qui surpasse ses défauts de jeunesse.

Ce SolarTruck a une allure. D’un glaz tirant sur le vert, elle a la dégaine des jeeps du débarquement, ou même d’une Ford T des années folles. C’est sûrement dû à ses deux phares ronds, ce petit capot et ce grand pare-brise. À l’époque, l’aérodynamisme était superflu. Ce charme rétro-futuriste est assurément l’avantage le plus important de La Bagnole.

Dans un monde où la petite voiture est une forme d’aveu de faiblesse, La Bagnole renverse la vapeur. Les gens tournent la tête dans les villages, on s’intéresse, on veut la tester. On retrouve l’étincelle d’émerveillement du "chariot à feu". Elle est désirable. Et c’est indispensable.

En effet, tout l’enjeu est de convaincre le plus grand nombre d'aller vers une mobilité plus légère, moins émissive. Il faut convaincre Richard Gere de ne pas prendre la limousine blanche pour retrouver Julia. Il faut convaincre Tom Cruise de réaliser son ultime Mission Impossible en véhicule intermédiaire. Ce pick-up pourra-t-il nous mener vers un futur plus low-tech ? Je le crois.

Surtout quand il y aura la version quatre places pour toute la famille Pierrafeu. La Bagnole est plus proche d’un Key Car que d'un VéLi, qui lui-même est plus proche d’un vélo… La Bagnole est plus low-tech qu’une voiture, mais plus high-tech qu’un Vhélio.

Pour autant, je crois, et même j’espère, que c’est la première d’une longue série de véhicules plus sobres, plus légers et plus locaux. Cette guimbarde low-tech est une étape indispensable pour démocratiser les alternatives sobres. Grâce à son style, et sa vitesse indispensable en milieu rural, elle répond à un besoin actuel pour un futur désirable.

Comme disait Doc Brown dans Retour vers le futur, "quitte à voyager à travers le temps au volant d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule".


Encore un grand merci à Jacques et Timothée pour la rédaction et l'édition de cet article du Low-Tech Journal.

Pour rappel, la campagne de financement participatif du Low-Tech Journal est en cours, allez y jeter un oeil :)

GIF montrant plusieurs couvertures du magazine

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