Une candidature « made in Palantir » aux municipales ?

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : une candidate socialiste au CV étonnant pour le salé 🧂 et des propositions politiques numériques stylées pour le sucré 🍰

Image de Julie Martinez, avec les logos du PS et de Palantir
Double casquette, nouvelle définition

Le grain de sel

Le premier tour des municipales, c'est presque dans une semaine. Déjà 😱

Dans un contexte politique tendu sur tous les fronts, ce scrutin local aura évidemment une importance nationale au vu des thématiques soulevées, et du fait d'une banalisation toujours plus grande de l'extrême droite.

Et voilà qu'une candidature en particulier, au sein d'un parti décidément pas avare en surprises ces temps-ci, ajoute une dimension toute à fait "tech" et internationale au schmilblick.

Je vous présente Julie Martinez, candidate à la Mairie de Clichy (92) pour le Parti Socialiste, et directrice d'un think tank qui a l'air trop sympa : France Positive.

Sur un compte Instagram tout en good vibes, on balance des reels en mode influenceuse cuisine tout en critiquant (à juste titre, je présume) les méthodes du maire sortant ; on propose de "créer du lien" avec de jolis visuels colorés ; on va rendre le logement accessible et construire des pistes cyclables.

Affiche de campagne de Julie Martinez aux élections municipales 2026, à Clichy (92)

Sur le papier, moi, je suis un bobo. Ça me va super bien.

Sauf que quand on regarde le CV de Mme Martinez, il y'a un truc qui saute aux yeux. Elle a au moins le mérite de ne pas le cacher, c'est écrit noir sur blanc sur son compte Linkedin :

Julie Martinez a travaillé pendant trois ans et demi, et jusqu'en octobre dernier, pour Palantir.

Elle a été avocate intégrée à l'entreprise pendant plus de deux ans, avant d'en devenir la "responsable de la protection des données" pendant près d'un an et demi.

Palantir, ça vous dit quelque chose ? Mais siiiiii, cette sympathique entreprise dont on a déjà parlée à plusieurs reprises dans cette infolettre. Une entreprise dédiée à la surveillance de masse, le bras armé technologique de l'administration Trump, comme l'expliquait Olivier Tesquet dans une chronique récente sur France Inter.


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Le premier client historique de Palantir n'était autre que la CIA, avec un logiciel nommé Gotham, dont le principe était effrayant de simplicité : Palantir ne collecte pas les données, elle les connecte. Le but : pouvoir dire où une "cible" se trouve, et avec qui s'y trouve-t-elle.

Gotham ? Oui, la ville de Batman. Le nom "Palantir" est lui à aller chercher du côté du Seigneur des Anneaux. Olivier Tesquet :

"Dans le folklore du Seigneur des Anneaux, le Palantir est une pierre qui permet de tout voir tout le temps, un outil très puissant et très dangereux. L'omniscience, c'est ce qui est visé dans son nom même. Palantir est une entreprise du XXIe siècle au sens chimiquement pur : ils ont commencé avec les services de renseignement, ils ont été financés par la CIA, et depuis, ils vivent des crises, que ce soit le terrorisme, le Covid ou les guerres en Ukraine et à Gaza."

Et avec le retour de Trump aux affaires, Palantir a pu confirmer son statut de partenaire technologique privilégié du gouvernement états-unien. Il faut dire que l'entreprise représente l'outil idéal pour identifier ces fameuses "cibles", qu'il s'agisse de "terroristes" à éliminer (ce qualificatif étant un brin galvaudé dans la bouche de Trump), ou de migrant·es à expulser via l'ICE.

Mais ces "produits" sont aussi utilisés en France, par la DGSI, par exemple. Ce qui au delà de toute considération éthique, pose aussi des questions de souveraineté assez majeures.

Extrait du CV de Julie Martinez sur Linkedin. J'imagine que ça fait cool de se dire "legal ninja", même quand c'est pour une boite dédiée à la surveillance de masse dirigée par des crypto-fascistes 🫰

Batman, Lord of the Rings : on est, comme souvent avec la Silicon Valley, dans le royaume des geekos mascus et malsains qui n'ont rien compris au bouquin.

Car Palantir a été créé par un techno-fasciste pur jus. Pas aussi connu que l'autre geeko-facho de service, Elon Musk, mais sans doute plus dangereux encore : Peter Thiel. Son nom vous est sans doute familier, d'autant que sa récente venue à Paris a fait couler pas mal d'encre.

Si vous ne le connaissiez pas, désolé : je vais devoir faire les présentations.

Issu comme Musk de la PayPal Mafia, Peter Thiel est clairement le "techno-fasciste" le plus chaud de ta région. Ses obsessions religieuses pour "l'Antéchrist" et l'extrémisme de ses visées libertariennes l'ont longtemps cantonné à un rôle de "trublion bizarre", dangereux certes, mais surtout isolé au sein de la Silicon Valley.

Pourtant, il a depuis été l'acteur majeur du rapprochement de Trump et des Big Tech 🇺🇸 grâce à son poulain J.D. Vance, dont il a financé l'entrée en politique. Il est désormais au coeur du projet trumpiste, se présentant comme le liant entre les AI-enthusiasts les plus acharnés et la droite religieuse états-unienne la plus dure.

Certes, Thiel ne dirige plus aujourd'hui Palantir, dont il s'éloigne actuellement. Mais il ne reste pas moins le concepteur de la matrice qui a vu naitre cette entité. Surtout, l'actuel PDG de l'entreprise et son co-fondateur aux côtés de Thiel, Alex Karp, n'est pas un joli coeur non plus.

Karp ne cache pas son ambition : faire de l'Amérique de Trump un "Empire Technologique" qui écrase toutes les autres nations, grâce à l'IA et à la maitrise des flux de données. Un nationaliste viriliste parfaitement décomplexé.

Maintenant qu'on a dit tout ça, on peut quand même revenir à nos moutons franchouillards :

Qu'est ce qu'une candidate socialiste aux municipales, qui souhaite "créer du lien" et proposer "des options végétariennes et bio à la cantine", a bien pu faire dans une boîte comme Palantir ?

Au soutien de fascistes libertariens comme Thiel et Karp ?

Julie Martinez a été salariée de l'entreprise jusqu'en octobre dernier. En parallèle, elle était alors porte-parole du PS pour les sujets technologiques, et notamment sur l'IA. Ce qui n'avait pas manqué alors de faire lever quelques sourcils.

Martinez expliquait à l'époque à Libération que «[son] métier était de veiller à ce que la réglementation européenne soit appliquée » par Palantir. Une manière de dire qu'elle aurait donc tenter de rendre le géant de la surveillance "meilleur" ? On s'esclaffe.

On peut plaider la prise de conscience et le pivot éthique. Je veux dire : j'écris ces lignes critiques sur la tech depuis 2 ans alors que j'ai été un salarié de Microsoft quelques années plus tôt. Donc les prises de conscience, je peux piger.

Mais dans le cas de Julie Martinez, pardon, ça ne prend pas. Elle a démissionné de son job chez Palantir seulement en octobre dernier, et encore y a-t-elle été forcée par la polémique. La rapidité du pivot est impressionnante, et on ne change pas de vision sur le monde en 6 mois.

Par la même occasion, elle quittait d'ailleurs son job de porte parole "tech" du PS. On se dit alors qu'il s'agissait là d'une simple erreur de casting. D'un manque de "background check", certes coupable, mais oubliable du parti... et on passe à autre chose. Que nenni : le PS l'intronise donc dans la foulée candidate à Clichy, en connaissance de cause !

En juin dernier, alors pleinement intégrée à la machine Palantir, elle disait ceci dans un papier toujours en ligne sur le site du Parti Socialiste : "La technologie n’est jamais neutre : elle prolonge le projet politique de ceux qui la possèdent".

Julie Martinez sait donc très bien ce qu'elle fait, et ce serait hilarant si ce n'était pas terrifiant. Dr. Jekill et Mr. Hyde.

Comment le Parti Socialiste peut-il présenter une telle candidate aux municipales dans ce contexte politique, technologique, international ?

Comme Julie Martinez peut-elle se sentir crédible quand elle parle de ses "propositions pour l'école publique" quand elle a servit des figures libertariennes comme Thiel ?

Comment peut-elle porter un programme social "créant du lien" quand elle a ramassé les (gros) chèques d'une entreprise dont le métier est la surveillance de masse au bénéfice du programme fasciste de Donald Trump ?

Alors que la défiance de la population française est au plus haut face à ses représentant·es politiques corrompu·es et déconnecté·es de leur réalité, je ne vois pas comment un parti prétendument socialiste peut soutenir la candidature de quelqu'un capable de se dédoubler ainsi.

Julie Martinez redéfinit la notion même de "double casquette", même si cette dernière est au placard (depuis à peine 6 mois). C'est à se taper la tête contre les murs.

Et c'est en même temps tellement symbolique de l'absurdité de 2026.


Bien que je sais qu'il est désormais coutumier, "dans la France de Macron", de faire preuve de mansuétude vis à vis du fascisme, y compris dans les rangs socialistes... là on va quand même dans une direction toute aussi déroutante que, disons, si notre Assemblée Nationale observait des minutes de silence pour des néo-nazis.

Oh, wait.


Pour conclure : merci à Thomas Le Bonniec pour sa lettre ouverte. Si je connaissais déjà le cas Martinez suite à la polémique puis à sa double démission d'octobre dernier... j'avais complètement raté cet épisode municipale lunaire, comme beaucoup de monde, j'ai l'impression. Je l'ai découverte grâce à son alarme.


Juste une parenthèse pour vous dire que je ne parlerais pas du sujet "QuitGPT" dans le détail, pour le moment.

Deux mots cependant : on peut se réjouir d'un départ en masse des utilisateurs et utilisatrices du service d'OpenAI pour protester contre le soutien de son leadership à Donald Trump, puis plus récemment de son intégration à l'outil guerrier états-unien.

M'enfin, évitez à mon humble avis de dresser trop rapidement des lauriers à Anthropic et Dario Amodei, qui se positionne de manière tout à fait marketée en "résistant". Bon après, c'est vous qui voyez. À chacun ses good guys 🤗


Le grain de sucre

On en parle régulièrement ici : le rapport au numérique de nos élu·es est bien souvent tout à fait à côté de la plaque, du cas qui nous intéressait aujourd'hui aux prises de position régulières d'Emmanuel Macron sur le sujet.

Mais il y a aussi de supers initiatives qui peuvent aider la sphère publique française à aller vers le meilleur, et ce sera notre dessert du jour 🍰

Car dans le genre super initiative, on peut parler de "Désascalade numérique", 10 propositions co-écritent par des associations et coopératives françaises de grande qualité, de Commown à Lève les yeux, de Techologie à Génération Lumière.

Le but est d'éduquer les élu·es et futur·es élu·es aux risques posés par le numérique et aux avantages qu'une forme de décroissance numérique pourrait nous offrir en tant que société.

Pourquoi choisir les municipales ? Je les cite :

"Les menaces que fait peser l'industrie numérique sur le vivant, l'emploi ou les libertés fondamentales peuvent sidérer en donnant le sentiment de phénomènes planétaires insaisissables. Pourtant, agir à l'échelle locale, à partir des communautés dans lesquelles nous vivons, est non seulement possible, mais décisif. C'est l'échelle plus efficace pour sortir de l'impuissance et recréer des liens fragilisés par le déferlement technologique. Pour se donner les moyens, progressivement, de reprendre la main sur les objets qui nous entourent et sur nos besoins fondamentaux."

J'ai justement assisté hier soir à Marseille à une réunion très intéressante du collectif "Le nuage était sous nos pieds", qui veut remettre au centre du débat public les installations de centres de données, notamment sur le territoire marseillais. J'en reparlerai forcément, bientôt.

En attendant, je vous laisse découvrir les 10 propositions détaillées du collectif Désescalade Numérique, des directions ultra pertinentes à creuser, et à pousser auprès de vos mairies et de vos élu·es.

Parce que résister localement un peu partout est peut-être le meilleur moyen d'avoir un impact global.

👉 https://www.desescaladenumerique.org


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Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes