Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée

Interdire l'accès des plus jeunes aux réseaux sociaux : la fausse bonne idée
Gabriel Attal peu attentif aux débats à l'assemblée (février 2024) - Thomas SAMSON / AFP

Lundi dernier, il y a tout juste une semaine, l'Assemblée Nationale adoptait l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Un texte qui proscrit également l'utilisation des téléphones mobiles dans l'enceinte des lycées. Le texte doit également passer au Sénat, mais comme les parlementaires ne s'émeuvent généralement que des restrictions qui les touchent très directement, on se doute déjà de l'issue de leur vote.

La ministre déléguée chargée du numérique, Anne Le Hénanff, souhaite en tout cas que cette interdiction prenne effet dès la rentrée scolaire 2026, pour toute nouvelle inscription sur les réseaux sociaux en question. Mais également que ces plateformes vérifient l'âge de l'intégralité de leur base d'utilisateurs (ça veut dire vous toutes et tous, pas que vos gamin‧es, cher‧es abonné‧es) d'ici au 1er janvier 2027.

Il y a quelque temps, je vous avais parlé d'une annonce initiale sur le sujet par Macron et Catherine Vautrin (qui n'est plus ministre de la santé depuis, mais doit sûrement être ministre d'autre chose désormais), et des réactions qu'elle avait suscité. Je disais à l'époque : "mon point ici, honnêtement, ne va pas être de donner les bons et les mauvais points à chacune des positions. J'ai des convictions, mais je ne pense pas connaitre le sujet assez en profondeur pour trancher de manière claire."

Près de 6 mois plus tard, j'ai eu le temps d'en lire pas mal sur le sujet, et autant vous dire que je peux maintenant trancher :

Si cette décision part probablement de bonnes intentions et n'est donc pas absurde stricto sensu, elle n'en constitue pas pour autant une bonne idée.

Bien au contraire. 

Cette décision, aussi attirante soit-elle sur le papier, sera à mon humble avis contre-productive, et même dangereuse. Et cela pour plusieurs raisons... et aussi parce qu'on a des exemples pour s'en persuader.

Déjà, cette décision n'empêchera pas une grande partie des jeunes d'accéder aux réseaux sociaux s'ils ou elles le souhaitent vraiment. Pas besoin de dessiner des conjectures floues : c'est exactement ce qui est en train de se passer en Australie, où une interdiction similaire a été mise en place il y a quelques semaines. Si il est encore tôt pour en tirer des conclusions fermes, les premiers résultats sont parlants :

  • Une migration prévisible vers des applications non couvertes par la loi et donc encore moins encadrées que les réseaux initiaux
  • L'utilisation de VPN pour tromper la géolocalisation des outils de contrôles – ce qui reste un jeu d'enfant, c'est le cas de le dire
  • La production de faux documents d'identité pour tromper le contrôle, faux qui sont d'autant plus faciles à produire depuis l'avènement de l'IA générative

Surtout, les jeunes qui continueront à se rendre sur les réseaux sociaux le feront donc hors de toute législation, ce qui garantie aux plateformes de maintenir leur politique algorithmique délétère et prédatrice, et de pouvoir se dédouaner sans problème quand les enfants auront accès à du contenu violent ou humiliant, sexualisé voire pornographique... comme c'est déjà le cas aujourd'hui.

De plus, alors que l'on parle beaucoup des failles qui traversent notre société, quoi de pire que d'exclure la jeunesse de l'un des espaces d'échanges principaux de notre époque ? En l'obligeant à se créer de nouveaux espaces invisibles pour le reste de la population, leurs parents y compris ? D'autant plus alors que les espaces en lignes sont attaqués, à l'intérieur comme de l'extérieur, par des acteurs qui souhaitent en modifier l'angle et le ton : Musk avec TwiXter, fermes à bots russes ou iraniennes, "Tik Tokisation" de Bardella, etc.

Pour faire un parallèle qui vaut ce qu'il vaut : la politique française de prohibition et de repression limite-t-elle la consommation de cannabis ? Absolument pas, et au lieu de remplir les caisses de l'état, elle remplit celles de criminels. La comparaison reste bancale, mais elle illustre assez bien les risques auxquels nous nous exposons avec cette loi.

Mais ce n'est pas le pire : on l'a dit, pour mettre en place cette loi, il va falloir contrôler l'âge de TOUS les membres présents sur ces réseaux. Cela en poussera une frange minoritaire et éduquée aux risques à quitter ces réseaux, ce qui est sans doute une bonne chose...

Mais cela posera surtout un grand problème démocratique et de respect de la vie privée. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est rien moins que la CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés), dès 2022.

Concrètement, un tel système va permettre à l'état de disposer d'un relevé très précis de qui fait quoi en ligne, jusqu'à nos informations les plus privées et sensibles, mais aussi de qui critique ses agissements, par exemple. Alors on entendra la rengaine habituelle : "je n'ai rien à me reprocher".

On en reparlera si le RN ou équivalent passe au pouvoir en 2027, cf ce qui se passe actuellement aux États-Unis. Pardon pour le point Godwin, mais c'est d'époque : qu'aurait pu faire l'ICE... pardon la Gestapo en 1930-40, si elle avait disposée d'une telle base de données ?

C'est d'autant plus vrai quand l'on sait que l'ICE utilise justement tous les outils technologiques possibles pour mener à bien sa terrible mission. Ce n'est pas comme si on n'avait pas prévenu.

Vous avez vraiment envie que ces gars là sachent tout de vous et de votre activité en ligne ?


Un autre point qui me semble important. Macron, à l'issu du vote, s'est fendu d'un tweet (lol) pour dire : "Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : c'est ce que préconisent les scientifiques." Vraiment ?

Comme souvent quand on essentialise la parole scientifique, c'est du pipeau. Il n'y a pas de consensus sur le sujet, et on a d'ailleurs vu certains profils, comme Danah Boyd à l'international ou Virginie Sassoon en France, rappeler des faits bien documentés sur les effets des réseaux sociaux : ils mettent au grand jour de réelles difficultés psychologiques, familiales, sociales que l'on avait du mal à identifier et quantifier. Il est plus facile, il est vrai, de couper cette source qui révèle les faillites de notre modèle, plutôt que régler le problème à la racine...

Avec de telles décisions politiques, tout ce que fait l'état, c'est s'acheter une paix auprès du grand public. Nos politiques pourront ainsi dire "on a fait quelque chose", et passer au prochain sujet polémique. Alors que leur décision ne règle pas le problème initial, et en créé de nouveaux.

Mais quelles seraient les solutions les plus efficaces, dans ce cas ?

La principale me paraît évidente : il faut RÉGULER. Les équivalents trumpistes de ce côté-ci de l'Atlantique voudraient nous faire croire que la régulation est une des faiblesse de l'Europe, c'est une force au contraire, cf le RGPD. Une force que les droites européennes sont en effet en train de détricoter par populisme et manque de courage.

Dans n'importe quel autre secteur d'activité, ce sont les fabricants qui doivent prouver que ce qu'ils proposent sur le marché n'est pas dangereux. Pourquoi cela serait différent pour la tech ? Pourquoi ne met-on pas ces entreprises devant leurs responsabilités ?

Cette interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes est un aveu de faiblesse pur et simple. Nous devons réguler les plateformes américaines et chinoises qui ne respectent pas nos idéaux égalitaires et démocratiques pour qu'elles s'y conforment. Nous devons proposer des alternatives européennes et open-sources pour juguler notre dépendance actuelle à ces plateformes, une nécessité que le contexte international nous rappelle désormais chaque jour !

Une régulation et des alternatives qui doivent s'accompagner d'une éducation critique à la tech, on l'a déjà dit ici.

Par ailleurs, la CNIL elle-même esquisse d'autres solutions envisageables.

FantomApp, une application gratuite développée par la CNIL

Pour conclure : c'est une annonce d'opportunité purement politique, qui sera sans doute appliquée de manière lacunaire et inefficace, créant des failles sécuritaires et démocratiques majeures, isolant davantage notre jeunesse à un moment où on ne devrait pas se le permettre.

Il serait beaucoup plus courageux et légitime de légiférer contre les plateformes existantes et leurs méthodes prédatrices, qui touchent aussi bien les jeunes que les moins jeunes.

Politiques de tous bords : commencez donc par interdire les outils de propagande comme TwiXter. Et pas que pour les enfants. Et même s'il s'agit là encore, de manière inexcusable, de votre moyen de communication préféré.

Une question provoc' pour finir. À votre avis, qu'est ce qui fera le plus de bien à notre pays : interdire les réseaux sociaux chez les jeunes, ou Cnews chez les vieux ? 😇
 

PS : j'en ai vu certains dans la sphère jeu vidéo française s'inquiéter de l'intégration de Roblox (plateforme de jeu massivement utilisée par les enfants et les ados) au pool des "réseaux sociaux" concernés. Si on peut s'inquiéter de la méthode comme je viens de le faire, je pense qu'intégrer Roblox (ainsi que Fortnite pourquoi pas) au groupe des applications posant problème pour leur modèle prédateur visant la jeunesse, est tout à fait légitime.

Une du Nouvel Obs de la semaine dernière

Télex de Janvier :

Même les mairies écolos succombent aux datacenters pour "répondre aux besoins de l’IA", comme à Bordeaux. ✂️ Cette daube de Stérin donne aussi dans l'obstruction climatique. ✂️ Le CNRS lance son blog. L'objectif : "repenser le numérique", et ça devrait être très cool. ✂️ Vous avez vu passer la news stupide qui consistait à vouloir envoyer des datacenters dans l'espace ? C'était pour la façade. ✂️ Aux US, les bibliothécaires sont désemparé.es face aux demandes de livres inventés par l’IA générative, relate Le Monde. ✂️ D'après une étude, ChatGPT utiliserait désormais le "Grokipedia" nazi de Musk comme source principale. ✂️ Les juges de l'affaire Ziad Takieddine ont coincé Carla Bruni grâce à l’application de santé de son téléphone. ✂️ Après avoir "anobli" Bernard Arnault, la voilà qui accueille Peter Thiel : l'Académie des Sciences Morales et Politiques n'a donc aucune morale.


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Thomas ✊

PS : Tales from the Tech est garanti sans IA générative, pas sans fautes