Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce
Au menu d'Absurditech aujourd'hui : les investissements massifs d'Amazon en France, les libertariens débarquent de ce côté de l'Atlantique, et Claude tourne sur le data-center le plus polluant du monde (+ des alternatives).
Une fois n'est pas coutume, ce numéro d'Absurditech évoquera plusieurs sujets plus courts, parmi lesquels vous pourrez picorer.
On y parlera, comme le titre l'indique, des annonces récentes d'Amazon et des parallèles que l'on peut y faire avec la destruction de nos services publics, mais aussi d'une autre annonce du côté d'Anthropic (et plus largement d'alternatives aux modèles d'IA dominants), pour finir par une solide cartographie des data-centers français.
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Bonne lecture !
L'internationale libertarienne, main dans la main avec les Big Tech pour détruire nos services publics
Le géant Amazon vient d'annoncer qu’il va investir plus de 15 milliards d’euros en France, sur trois ans. Une annonce poussée à l'aide d'un plan de communication en béton, repris par tous les grands médias, avec un manque de cadrage évident. C'est malheureusement une habitude. La croissance et le business avant tout, peu importe si on ne pourra jamais en taxer les revenus, et si les emplois ainsi créés seront aliénants et précaires.
Cette annonce est à mettre en parallèle avec une autre : les services postaux sont attaqués par un nouvel acteur qui n'est autre... qu'Amazon. Avec Amazon Supply Chain Services, la boîte créée par Bezos a des intentions très claires, comme l'explique Frandroid : "proposer en marque blanche son système de livraison et faire à la logistique ce que le géant a fait au cloud avec AWS."

Autrement dit, après avoir fragilisé le vivre ensemble en détruisant les commerces de proximité, c'est aux services postaux (ou ce qu'il en reste) que s'attaque Amazon. Vos futur·es facteurs et factrices risquent d'être un poil plus tendu·es. Et surtout : sans bureaux de postes et sans commerces, les bourgs de France ne seront donc bientôt plus peuplés que de banques et d'assurances, comme c'est déjà le cas dans bien des petites communes.
Les rencontres ont désormais lieu dans des espaces aseptisés et privatisés, les fameux centres commerciaux Leclerc ou Carrefour, désormais affublés de leurs bars, restaurants, fast-foods, et boulangeries. Et bientôt de leurs salles de livraison Amazon Supply Chain Services, donc, sans aucun personnel pour les gérer bien entendu. Si dans les grandes villes, le retour de commerces de proximités est à la mode, quid des plus petites villes ?
Dans le même temps, les AI enthusiasts nous annoncent déjà la disparition des docteur·es et des professeur·es, grand-remplacé·es par une IA évidemment "plus efficace et moins couteuse" (deux arguments faux ou non étayés). Des services qu'on peut déjà imaginer être dispensés en ligne, bien sûr... ou pour les plus récalcitrants, dans des cabines aseptisées, future nouvelle entité "peuplant" nos centres commerciaux ?
Il ne va plus rester grand monde pour nous sortir de nos sphères privées. Si ce n'est justement au travers d'opérateurs et d'outils privés, qui ont et auront pour seul but de nous rendre plus dépendant·es à leurs services pour en tirer un maximum de revenus. Et enrichir au passage une poignée de milliardaires qui n'en demandent pas tant.
PS : Amazon a aussi récemment "remarketé" Amazon Leo, un concurrent du Starlink d'Elon Musk destiné également à remplacer à terme les opérateurs téléphoniques locaux grâce à des satellites basses-orbites.
Certes, cela fait un moment que France Telecom n'est plus un service public... mais le ciel, qui restait un magnifique bien commun que riches et pauvres partageaient sans équivoque, est lui aussi en passe d'être privatisé.
La grande marche de privatisation de nos vies par les Big Tech pourrait pourtant être stoppée par des décisions politiques fortes. Mais alors que la partie gauche de la sphère politique française et européenne semble enfin prendre à son compte le besoin de réguler et ralentir l'essor des multinationales de la tech en Europe, que ce soit pour des raisons écologiques ou de souveraineté... la partie droite n'a pas l'air de comprendre les enjeux. Ou alors elle s'en moque.
On l'a bien vu avec les grands raouts d'Emmanuel Macron déroulant le tapis rouge aux géants (notamment états-uniens) de l'IA. Nous en parlions encore dans notre dernier numéro. Preuve par l'exemple de ce "souveraineté numérique-washing" :
Campus IA, le data-center géant pseudo-souverain qui doit être construit en Seine-et-Marne prochainement, annoncé lors d'un de ces "sommets de l'IA" est en fait détenu à 70% par des fonds émiratis. Vous me direz, ça change des états-uniens. Et puis on est habitués à vendre des trucs aux qataris, dans ce pays.

Mais on peut imaginer aisément que les droitiers à la papa, les gaullistes de l'ancien temps, de Chirac à Giscard, n'auraient pas vu d'un très bon œil cette invasion qui ne dit pas son nom par des acteurs principalement états-uniens, ou cette destruction méthodique de nos traditions françaises de ruralité et d'état-providence. On dira ce qu'on veut (et il y a des choses à dire) de Giscard puis Chirac, ils n'étaient pas Tatcher ou Reagan.
Pourtant la droite française et européenne d'aujourd'hui semble s'en moquer éperdument, comme le démontre le vote récent de "l'Omnibus IA", comme l'explique la députée européenne Leïla Chaibi :
"Au nom de la "simplification" et sous les menaces de Trump et la big tech étatsunienne, on détricote l'IA Act… avant même l’entrée en vigueur d’une grande partie de ses protections."
"Simplification" toujours : la fameuse loi "simplification de la vie économique" que nous évoquions déjà le mois dernier à propos de l'installation des data-centers en France. Une intention très claire se fait jour, en parfaite concordance avec l'agenda des géants de la tech :
Détruire méthodiquement ce qui reste en Europe d'état-providence et de régulation, pour installer des acteurs privés en lieu et place, dans une omniprésence aussi bien physique que numérique, au nom d'une sacro-sainte efficacité, d'une supposée productivité, d'une impossible croissance.
Et quand on ouvre ainsi les vannes au privé sans régulation aucune, qui débarque pour décrocher la timbale, à votre avis, comme depuis des décennies ? Meeerica, fuck yeah 🇺🇸 💥
Car toutes ces "simplifications" suivent le même raisonnement qui sous-tend la mise en place du DOGE de Musk : son "ministère de l'efficacité gouvernementale", organe ploutocratique éphémère destiné purement et simplement à vider les structures gouvernementales de leur efficacité et de leur staff, dans une pirouette assez contre-intuitive, à l'aide d'une armée de tech-bros à la pensée sacrément torturée.
Elon Musk est en effet le parfait trait d'union entre l'extrême droite états-unienne et les Big Tech. Symbole aussi d'un mouvement dont nous avons également déjà parlé dans cette infolettre : le libertarianisme.
Un courant ultra-individualiste qui vise, en substance, à la destruction de l'état pour lui préférer des "associations volontaires", laissant sur le carreau les plus faibles, les minorités, celleux déjà abandonné·es par le capitalisme... les "losers", dirait surement un tech-bro (qui ne serait rien d'un "winner" sans l'héritage familial).
Pour caricaturer, c'est Musk détruisant notre planète dans le but chimérique d'emmener une poignée de gus avec lui sur Mars pour créer son "utopie" privatisée.
Or, comme dans une suite logique, voilà que la droite et l'extrême droite s'emparent des codes du libertarianisme cher à Musk, ou Javier Milei et sa tronçonneuse argentine. De David Lisnard à Guillaume Kasbarian, d'Éric Ciotti à Sarah Knafo. Mais aussi, dans une autre mesure et supposément moins droitière, jusqu'à Christelle Morançais, membre du parti Horizon d'Édouard Philippe.
Les attaques de cette dernière contre les médias dits "traditionnels", leur préférant des alternatives privées d'entrepreneurs très tech-compatibles, étaient un avant-goût des débats actuels sur l'audiovisuel public, portés par un Bolloré, là encore trait d'union entre extrême droite et extrême richesse.
Tout un joyeux aréopage de dangers publics (mais aussi privés 😇) encore minoritaires mais dont les initiatives infusent dans les partis politiques et influent sur le débat public, jusqu'à vouloir peser sur les présidentielles à venir.
Tout une galaxie de nationalistes qui nous raconte des chimères racistes contre l'immigration, tout en ne s'inquiétant visiblement pas d'une réelle colonisation numérique et financière.
Vous me direz, les anciens colons à leur tour colonisés, n'est-ce pas là un juste retour de baton...

Il va donc indéniablement falloir se réveiller, en France et en Europe, à gauche comme à droite, si l'on souhaite sauver ce qui reste de nos services publics et même de notre mode de vie, face à la fronde d'une internationale libertarienne boostée par l'argent de milliardaires aux intérêts variés (Musk et Bolloré n'ont pas tant de points en commun, si l'on met de côté leur richesse héritée, leur racisme, et leur psychopathie), mais alliés de circonstance.
Pour aller à contre-courant des attaques systématiques contre tout ce qui dévie du principe d’accumulation privée, demandons à l'inverse, en tant que citoyen·es européens, des alternatives numériques publiques, communes, libres. Des initiatives comme La Suite.
De vrais services publics numériques, au fond.

Claude est aussi délétère que ChatGPT, et il va falloir songer à des alternatives
Claude est-il un modèle d'IA aussi éthique qu'on le prétend ? En tout cas, il tournera bientôt grâce au data-center le plus polluant du monde.
Anthropic vient en effet d’annoncer un partenariat avec nul autre qu’Elon Musk (encore lui) pour faire tourner son LLM, Claude, sur “Colossus 1”, le data-center de xAI, à Memphis, aux États-Unis.
Anthropic, souvent présentée comme une alternative plus raisonnable à OpenAI et son ChatGPT, notamment suite à sa résistance (bien orchestrée du point de vue de la communication) au Ministère de la Guerre états-unien il y a quelques semaines, rappelle donc qu’elle est prise de la même folie des grandeurs que la boîte de Sam Altman.
Anthropic, c’était pourtant les “good guys” de l’IA, à en croire Rutger Bregman, très vocal soutien de l’initiative "QuitGPT". Des “good guys” qui signent des deals avec le techno-fasciste en chef, donc, dans un data-center si polluant qu’il menace très directement la vie de milliers d’habitants dans la région de Memphis, au Tennessee, comme le démontre un important reportage de More Perfect Union.
Et encore, on vous épargne le délire sur les data-centers dans l’espace...

Alors, QuitGPT, ok. Mais ne faudrait-il pas plutôt "quit Big AI" ?
C'est ce que propose le compère James Martin sur son blog, et ses pistes sont assez rafraîchissantes.
👉 Pour commencer, je questionnerais personnellement la pertinence même de nos usages de chatbots IA de manière générale, car beaucoup de ces usages sont de confort, pour le dire poliment. Alors même que leur impact est déjà massif, même si mal mesuré (comme on le disait déjà en 2024, alors imaginez aujourd'hui)
👉 Mais James va plus encore dans le détail et pose la question : avez-vous vraiment besoin d'un si gros modèle que cela, pour votre usage spécifique ? Car les grands modèles type ChatGPT ou Claude sont littéralement des "bazookas que l'on utilise pour écraser une mouche". Il évoque notamment Bearing, un outil qui vous propose un LLM adapté (parmi une sélection de 30, plus ou moins grands) selon les besoins que vous avez défini.
👉 James liste également plusieurs alternatives, auxquelles je retrancherais Qwen (Alibaba = Big Tech) et j'ajouterais Euria, des suisses d'Infomaniak, par exemple.
👉 On peut également étudier les possibilités offertes par l'hébergement en local de votre modèle ; même si j'aimerais vraiment voir une étude sérieuse sur l'impact qu'un tel usage a sur les composants que vous utilisez en local, justement.
Merci en tout cas à Ketan Joshi et James Martin pour les sources et le relai de l'info !


Cartographie inédite des data-centers en France
Puisque l'on a encore parlé pas mal ici de centres de données... je viens de découvrir une super cartographie des data-centers en France, nommée #DCWatch, créée par une petite structure nommée Hubblo. C'est une vraie base de données ouverte et collaborative des data centers et de leurs empreintes sociale et environnementale.
Datant d'avril dernier, elle nous permet d'identifier les quelques 300 data centers en activité en France, par site, par date de mise en exploitation, par puissance installée et par opérateur.
La carte couvre pour l'instant 434 sites en exploitation en France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg. Elle complète la cartographie libre et participative d’OpenStreetMap, portée par le collectif marseillais "Le nuage était sous nos pieds", dont je parlais dans notre dernier numéro.
Un outil très pratique à garder de côté, dispo à l’adresse :
datacenters.hubblo.org
Merci à Arnaud (soutien de longue date de cette infolettre) pour le partage, et à AEF Info pour cet article récap !


Et enfin, parce que c'était un compte Twitter que j'adorais quand j'étais encore présent sur ce réseau désormais voué à l'infamie, je vous conseille d'aller jeter un oeil au compte Disruptive humans of Linkedin. Sans oublier d'aller suivre, sur la même plateforme, le compte d'Absurditech, bien sûr.
PS : oui, je sais, Zuckerberg c'est pas beaucoup, beaucoup mieux que Musk. Mais des alternatives crédibles n'existent pas aujourd'hui, à l'inverse du cas Twitter, de Bluesky à Mastodon.
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Thomas ✊
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