C'est quoi ce bazar, les ragazzi
Au menu d'Absurditech aujourd'hui, on enchaîne les antipasti comme dans une bonne osteria
Je me plaignais récemment que l'actualité tech, tournant en boucle, me donnait l'impression de vivre un incessant "jour de la marmotte".*
Je dois dire que ces derniers jours ont battu cette impression en brèche.
Et il a fallu que cela arrive pile au milieu d'une petite semaine de vacances en Italie : Marseille-Turin, ce n'est pas qu'un beau match de foot, c'est aussi un très beau trajet ferroviaire. Une semaine de pause qui m'a aussi permis de découvrir Bologne, surnommée la Rouge pour ses briques comme pour son histoire politique. Un régal.
L'actu tech, la semaine dernière et encore ces derniers jours, a en effet été pour le moins agitée et originale.
Excusez du peu : des frigos cyber-attaqués ? Hmmm, ok, pas mal.
Mais que dire des ventes d'appareils électroniques qui s'effondrent à cause de l'IA générative ? Des suites Office et Adobe copiées en deux coups de cuillères à pot "grâce à l'IAgen" ? D'une chaîne Youtube technophile qui se fait reprendre de volée par ses abonné·es ? Ou de Nvidia qui investit dans... Doctolib ?!
C'EST QUOI CE BAZAR LES RAGAZZI ? 🤌
Allez, on déplie tout ça et plus encore, dans ce nouveau numéro de votre Absurdi-lettre préférée, cette fois au format multi-sujets.
PS : non, on ne parlera pas du dernier numéro de cirque d'Elon Musk.
* un truc ne bouge pas : tout le monde sait que l'économie de l'IA générative n'a aucun sens (les premières banqueroutes du secteur le montrent parfaitement) mais les cours de bourse de la tech continuent de grimper 🤷♂️
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Merci, bonne lecture à toutes et tous !

Auto-destruction dans 3, 2, 1...
Dans notre dernier numéro, j'émettais une théorie selon laquelle le développement de l'IA générative serait un pur péché d'orgueil pour l'industrie de la tech. Son hubris la poussant à mettre en danger, économiquement comme du point de vue de l'image, une puissance qu'elle a mis des décennies à établir.
Chaque jour qui passe semble me le confirmer un peu plus : les géants de la tech scient ainsi sciemment [poésie] la branche sur laquelle ils étaient jusque là confortablement assis... et c'est presque jubilatoire à regarder.
On s'amuse comme on peut.
Le 9 octobre, on apprenait ainsi que le marché du PC s'effondrait littéralement, avec une baisse de plus de 20% des expéditions mondiales d'ordinateurs au troisième trimestre 2026 par rapport à 2025.
Les raisons ? Les prix desdits appareils augmentent déjà, et les constructeurs les stockent un maximum avant l’augmentation supplémentaire des prix des composants (notamment la RAM) anticipée suite à l'accaparement des ressources par la construction des datacenters nécessaires pour faire tourner vos LLM favoris.

Côté téléphone, c'est tout pareil, comme l'explique Next :
"Le troisième trimestre a enregistré une chute de 20 % des expéditions mondiales par rapport au même trimestre l’année dernière. Le cabinet d’analyse met amplement en avant les tarifs de la RAM comme facteur principal, avec à la clé une augmentation moyenne de 20 % des prix des smartphones depuis le début [de l'année]."
Et dans les deux cas, ce n'est sans doute que le début : les analystes économiques craignent les mêmes tendances à l'avenir pour les deux marchés. À savoir une baisse continue des ventes sur 2026 et 2027 à la faveur de la crise économique et de l'augmentation du prix des appareils dû à la priorité donnée au développement de l'IA.
Et attendez que le surplus de crise économique dû à la bulle de l'IA générative pointe le bout de son nez, pour un double effet kiss-cool dévastateur...
Mais il n'y a peut-être pas que du côté des appareils physiques que l'industrie de la tech se tire une balle dans le pied. Cela pourrait aussi bien être le cas du côté logiciel !
Parce qu'il déteste Adobe et ses célèbres frais de résiliation anticipée, l'ingénieur Brandon Thomas a ainsi utilisé Claude pour "recoder" Photoshop et toute la suite Adobe au format gratuit et open-source. Son projet appelé "Art Craft" a depuis été élargi à la suite Office, ce qui donne la belle liste suivante :
- PhotoCraft pour Photoshop
- VectorCraft pour Illustrator
- FilmCraft pour Premiere
- LightCraft pour Lightroom
- EffectCraft pour After Effects
- DesignCraft pour InDesign
- PdfCraft pour Acrobat
- WordCraft pour Word
- GridCraft pour Excel
- DeckCraft pour Powerpoint
Alors évidemment, à ce stade, c'est complètement buggé, et la question du suivi et de la sécurisation des applications ainsi produites est à résoudre. Mais si la communauté grandissante du libre se saisissait de la chose pour en faire une alternative gratuite crédible à l'extorsion en bande organisée d'Adobe et Microsoft, on rigolerait pas mal, non ?
Bon, sinon ça sera juste un coup d'épée dans l'eau qui aura dépensé des tonnes de flotte et d'énergie pour rien, mais n'est-ce pas la base à l'ère de l'IA générative ?
Quoi qu'il en soit : Icare continue à grimper vers le soleil, il commence à faire chaud... mais les géants de la tech n'en ont pour le moment rien à cirer 🐝

Vos données de santé sont-elles vraiment en sécurité chez Doctolib ?
Dans le genre but contre son camp, on peut aussi citer le cas Doctolib. Le champion de la French Tech, devenu un indispensable dans la vie quotidienne de millions de français depuis le covid, a un nouvel investisseur.
Il s'agit de... Nvidia, le seul gagnant ou presque de la course à l'IA, dans un move plus large pour investir dans la tech en France.
Ô surprise, les petits patrons de la French Tech préfèrent l'entrée de pognon frais dans leur capital, et cela d'où qu'il vienne, à :
1/ la souveraineté numérique de leur pays
2/ la sécurité des données de leurs usagers
On parle à ce stade d'un actionnariat minoritaire, bien sûr. Mais ça n'augure rien de bon pour la suite. Savoir que des investisseurs de la tech US, aux bottes d'un Donald Trump qui vient de signer un deal avec Poutine contre l'Europe, investissent dans une entreprise qui conserve nos données de santé... voilà qui devrait toutes et tous nous inquiéter.
Rappelons que Doctolib avait déjà pris un coup de chaud au début de l'été, quand l'entreprise avait annoncé vouloir utiliser les données de ses clients pour des "projets de recherches en IA".
Il fallait alors que chaque utilisateur aille lui-même dans ses paramètres pour empêcher l'exploitation des données saisies par son médecin, de ses ordonnances ou encore de ses antécédents médicaux pour entraîner des modèles d'IA. Ce qui avait entrainé la publication d'une palanquée d'articles pour expliquer comment faire.
Bref, comme lu dans un thread sous mon post Bluesky sur le sujet :
"Que le truc qui permette de prendre rdv chez le coiffeur soit privé, ok, mais dès que ça touche à la santé, ça devrait systématiquement être géré par l’état."
Alors, chiche, n'en déplaise à Stanislas Machin-Truc : on nationalise Doctolib et on boute Nvidia hors de France ?
En attendant, n'oubliez pas de faire la manip !


Maximator
Je reviens une nouvelle fois à notre numéro précédent : nous y évoquions une levée de bouclier de plus en plus forte face à la tech et à ses créations.
Une détestation nouvelle qui prend racine aux États-Unis (à tel point que les datacenters y transforment des trumpistes en démocrates, ce qui est quand même hilarant), et commencent à bouillir de ce côté de l'Atlantique.
Cela dit, tout le monde n'a pas encore pris conscience de la dimension aliénante du dernier "outil" que nous offre l'industrie du numérique, j'ai nommé l'IA générative.
Parlons ainsi d'une récente vidéo de l'une des plus grosses chaînes Youtube tech de France, Underscore_, menée notamment par l'influencer Micode, de son vrai nom Michaël de Marliave.
Dans cette vidéo du 29 septembre, Maxime, Chief Technical Officer (le directeur technique) d'une start-up (une entreprise pas encore rentable) explique comment il a "laissé l'IA gérer sa vie pendant 6 mois".
Rien que le titre m'a fait réagir comme sur cette photo.
Maxime y exprime qu'il souffrait de ce que j'appellerais un "surmenage communicationnel" : beaucoup de messages, sur beaucoup de canaux, mélangeant visiblement vie pro mais aussi perso. On peut toutes et tous s'y référer, je pense, dans cette ère de surinformation à tous les niveaux.
Mais c'est la réponse qu'il va donner à cette gêne qui parvient à être plus gênante encore.
Maxime va ainsi nous expliquer que, plutôt que d'écrire sur son clavier à son chatbot IA sur-mesure, il lui parle désormais via son téléphone des heures chaque jour, car je cite : "la bande passante du clavier est pas suffisante, pas rentable". Imaginez la quantité "d'interactions" que ça représente... Il trouve ça génial.
Autre truc génial ? Je paraphrase : à ton chatbot, tu peux lui parler dans le désordre, tu peux te répéter, tu peux changer de sujet... le LLM va comprendre.
C'est vrai : pourquoi formuler une pensée cohérente quand on peut balancer tout ce qu'on a en tête sans ordre particulier et laisser la technologie essayer de créer du sens avec ça ?
Idem, un peu plus loin, on entend : "l'IA n'est jamais frustrée, elle est toujours sympathique"... contrairement à ta famille et tes collègues, voudrais-tu dire, Maxime ? Difficile de leur en vouloir.
L'anthropomorphisation est à son maximum. Rappelons à Maxime qu'un chatbot n'a pas de sentiment. Et que cognitivement ça ne va pas marcher longtemps pour garder un cerveau agile, cette affaire. Mais notre CTO, lui, trouve ça génial.
Maxime donne ensuite des exemples d'usages. La flemme de faire du shopping ? Hop, je laisse l'IA m'acheter le même t-shirt dans toutes les couleurs possibles. Pas sûr de quel resto réserver pour le weekend avec madame ? Pas grave, mon IA s'en occupe, et on verra bien ce que ça donne.
A-t-il délégué la charge mentale de son quotidien qu'il laissait habituellement à la gente féminine à son IA personnelle ? Dans les mots utilisés, ça y ressemble un peu. D'ailleurs, anecdote "fun" : "quand mon IA écrit à ma femme, elle dit 'salut ma belle'" ; je ne pense pas que ChatGPT aurait fait ça." Quelle superbe amélioration en effet !
La femme et la famille de Maxime sont-elles au courant qu'il ne prend pas le temps de leur parler lui-même ? Tant qu'elles sont prévenues, pas de souci, jure-t-il... pauvres d'elles.
Continuons : le bonhomme fait évidemment du cross-fit, ça fait partie du pré-requis, et c'est l'IA qui lui fait ses programmes chaque jour. Mais je me demande : si l'IA pouvait faire la muscu à sa place, il prendrait cette option ? Et muscler son cerveau, ça ne sert à rien ?
L'argument qui revient à chaque fois, quand on demande l'intérêt réel de tous ces gimmicks versus ce qui existe déjà sur le web : "ça s'adapte exactement à moi". Voilà : moi, en tant qu'individu unique et primordial, je dois avoir tout un univers adapté très exactement à ma réalité propre.
Aucune anicroche, aucune adaptation, aucune latence ne saurait-être acceptée. L'humain et ses incertitudes ne sont pas assez "rentables"... Maxime a beau faire du cross-fit, ses habitudes n'annoncent pas une robustesse à toute épreuve.
Alors que voici la touche finale : tous les matins, Maxime reçoit sur son téléphone un "podcast" de 10 minutes qui lui résume quoi attendre de sa journée. "C'est l'anniversaire de ta mère, pense à l'appeler ce matin, là tout de suite, c'est le moment généralement où elle promène son chien. Je te choisis un cadeau si tu veux." Je ne rigole pas, c'est littéralement l'exemple qui est donné.
Toutes ses relations interpersonnelles sont ainsi filtrées par un chatbot... et tout cela est sensé lui faire "gagner du temps". Mais quel est l'intérêt de "gagner du temps" et de "réduire sa charge mentale" si c'est pour ne pas prendre le temps de parler soi-même à ses proches, a minima ?
Maxime, je te le dis avec toute la tendresse dont je suis capable : pense à ton bien-être et à ta famille. Laisse ton téléphone sur ta table de nuit, arrache ta smartwatch de ton poignet, et va marcher dans la montagne, réfléchir un peu.
Parce que sinon, le burnout IA ne va pas tarder, et il va taper très très fort.

Dernier point qui me semble tout aussi important. Que des zozos perdus comme ça existent, c'est comme les bugs dans la matrice : il y'en aura toujours.
Le problème majeur, c'est le ton de la vidéo : à aucun moment, Micode et son acolyte ne vont lui faire remarquer la déconnexion complète du truc, lui demander les conséquences que ça peut avoir sur ses relations aux autres, ou autres impacts qui semblent assez évidents.
Mais je pense que les commentaires sous la vidéo, qu'ils ciblent l'expérience décrite où le format de la vidéo plus globalement, montrent que même pour un public ultra technophile comme celui d'Underscore_, ça va beaucoup trop loin.
Best-of :

Vous me direz, si le but est de faire parler et cliquer, le contrat est rempli...
Mais gageons que face à tant de commentaires, le message sera passé côté Underscore_, et réjouissons-nous de voir que l'humain sait toujours se moquer des absurditechs !

Des recos et un événement
Pour s'aérer l'esprit et s'éloigner un brin de la tech, je vous propose d'évoquer rapidement une série et un documentaire, tous les deux disponibles gratuitement sur Arte :
La série anglaise "The Hack", d'abord, qui évoque avec brio les enquêtes du Gardian qui ont permis de révéler l'énorme scandale des écoutes de "News of the World" et presque provoquer la chute de Rupert Murdoch. David Tennant cabotine un peu trop, et les liens entre deux affaires distinctes mettent un peu de temps à se resserrer, mais ça reste d'excellente facture.

Le documentaire "Marseille 1943, Anatomie d'une Rafle", ensuite, sur un épisode trop peu connu de l'histoire de la ville et de France, qui dit pourtant tellement de Marseille, de l'époque, mais aussi de ce que nous (re)traversons aujourd'hui. Chirurgical, puissant, et avec la belle voix de Gérard Meylan, le Marius de "Marius et Jeanette".

Enfin, pour rappel, le 30 octobre, j'aurai l'honneur d'ouvrir sur scène la deuxième journée du Marché des Imaginaires Numériques, à Aix en Provence. Au menu, une revue de presse à la sauce Absurditech, salée comme il se doit. Hâte d'y être !

Merci d'avoir lu ce nouveau numéro ! N'hésitez pas à me faire part de vos retours en commentant l'article sur www.absurdi.tech ou directement via mes différents réseaux.
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Un grand merci pour votre soutien, et une très bonne rentrée à toutes et tous !
À bientôt,
Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.