Pêché d’orgueil : la tech peut-elle vraiment se permettre l'IA générative ?
Dans Absurditech aujourd'hui, on se demande si l'industrie de la tech, à vouloir jouer la démiurge, ne va pas se brûler les ailes
L'IA générative, encore elle, toujours elle, et sans doute encore pour un bon moment. Des techno-enthousiastes aux techno-critiques, c'est bien évidemment le sujet principal abordé aujourd'hui, quand on discute du développement de la tech et de ses conséquences sur nos vies et notre avenir.
C'est légitime : aucune technologie n'avait été adoptée aussi vite auparavant, et cela bien au delà du cercle habituel des "early adopters", ces techno-cultistes prêt à investir dans tout ce qui leur donne l'impression d'être "dans le futur", des brosses à dents avec caméra intégrée aux frigos avec écran intégré.
Il faut bien sûr distinguer les usages réellement intéressants de l'IA générative des gimmicks débiles ou "de confort" que l'on voit foisonner partout, dans notre quotidien en ligne, comme dans la "vraie vie".
Car aussi critique sois-je de cette technologie, il y en a, des usages intéressants. Peu, à mon humble avis, mais il y en a. Du point de vue scientifique, par exemple... même si c'est souvent moins impressionnant que ce que l'on nous vend.
Face à cette adoption massive, et cela malgré des gains le plus souvent discutables, et des conséquences (environnementales, sociétales ou économiques) pour le coup très visibles et discutées , j'ai déjà entendu posée à plusieurs reprises une même question. Elle me semble très légitime :
"L'humanité peut elle se permettre l'IA générative ?"
Autrement dit : les promesses à date peu tangibles des pontes de la tech, et les quelques usages pertinents noyés dans une marée d'utilisations inutiles par les entreprises comme le grand public, justifient-ils des centaines de milliards d'investissement, un chamboulement complet de nos systèmes éducatif ou économique, des conséquences environnementales et cognitives mal mesurées mais déjà incontestables ?
Et bien, pour ma part, j'ai envie de poser une autre question. Car on constate depuis quelques mois un intéressant retournement autour de tout ce qui à trait à l'IA, donc, mais aussi à la "tech" de manière plus générale.
Ma question serait ainsi la suivante : la tech peut-elle vraiment se permettre l'IA générative ?
Faisons maintenant un bond en arrière, de 20 ans environ.
Flashback : 2006-2007
L'iPhone vient d'être présenté au monde par un Steve Jobs au sommet de sa gloire. Facebook et Twitter deviennent accessibles au grand public, et tous les cool kids et les cercles de dénicheurs et dénicheuses de tendances s'y retrouvent pour défricher ces nouvelles contrées numériques.
La tech, c'est stylée, et tout le monde veut en être. Celles et ceux qui lèvent la voix contre la puissance croissante des acteurs privés derrières ces technologies, et leur mainmise de plus en plus nette sur notre manière de nous informer, d'échanger... sont congédié·es comme de vulgaires rabat-joie.
Les "personal computers" et internet faisaient déjà partie du quotidien d'une majorité des particuliers et des entreprises occidentaux avant ce tournant des années 2006-2010. Mais c'est à ce moment là que les choses ont pris un tour plus personnel : au creux de nos mains.
La tech était dorénavant une présence perpétuelle, intime, du lever au couché.

Ce progrès technologique, il provenait quasi uniquement de l'autre côté de l'Atlantique, mais nous n'avions pas vraiment de doutes : les gentils Tom Sawyer étaient nos copains pour la vie. Ils faisaient certes preuve de tendances belliqueuses un peu abusives en ce début de siècle, mais nous étions globalement du bon côté du viseur. Alors à part quelques manifestations contre la guerre en Irak par-ci, et un discours de De Villepin par-là... pourquoi s'en faire ?
Les révélations de Snowden ne seraient que pour 2013, les méfaits de Cambridge Analytica ne commenceraient qu'en 2014, Trump ne serait élu pour la première fois qu'en 2017.
Flashforward : 2026
Depuis cette période faussement bénie ou les bases du bordel à venir étaient surtout en train d'être posées, une génération entière a eu le temps de grandir et de devenir adulte. Je parle notamment de la mienne : j'avais 18 ans en 2006.
Nous avons, sur ce laps de temps, connu des bouleversements technologiques majoritairement perçu comme positifs, des PC portables aux lecteurs MP3, en passant par l'ouverture vers le monde permise par internet, on l'a dit.
La tech, en réalité, commençait déjà à phagocyter nos vies, mais nous n'en n'étions pas encore conscient – j'étais du nombre de ces inconscient·es, bien sûr.
Mais les jeunes de 18 ans d'aujourd'hui, qu'ont-ils et elles connu de positif, du point de vue de la tech ? Tik Tok, Instagram et Fortnite qui leur bouffent l'attention, de leur propre aveux ? Les arnaques aux cryptos et aux NFT ? Le harcèlement en ligne et la surveillance de masse ? La bêtise profonde du métavers et de gadgets tech de plus en plus ridicules ?
Et, bien sûr, une IA générative perçue comme destructrice de leur avenir, économique ou climatique, et mal comprise par un système éducatif qui n'a pas le temps de s'adapter à ce séisme cognitif.
Une IA qui détruit, vendue comme inéluctable, tout ça pour enrichir une poignée de milliardaires complètement cinglés et quelques milliers de tech-bros déprimants, pendant que nos jeunes voient leurs propres parents galérer à boucler la fin du mois, parce que l'essence et les tomates sans pesticides coutent un SMIC "dans la France à Macron" ?
Faut-il alors s'étonner de voir le discours changer, quand les plus jeunes, habituellement les plus prompts à adopter le "progrès", freinent des quatre fers ? Quand dans le même temps de plus en plus de leurs ainé·es remettent en cause leurs habitudes, et les modèles qu'on leur sert depuis 20 ans, parce que nous percevons toutes et tous à différents degrés que le monde est en train de partir en vrille ?
L'IA générative, si elle est encore vendue comme une chance pour l'humanité par une poignée de gogos sur Linkedin, est présentée comme un danger réel par les géants de la tech elle-même : c'est le seul moyen qu'ils ont encore à disposition pour justifier l'intérêt médiatique et les investissements délirants qui doivent permettre son développement, comme nous l'évoquions dans un récent numéro. Ce qui fonctionne malheureusement encore très bien... pour le moment.
Je repose donc la question autrement, une dernière fois : l'IA générative ne sonne-t-elle pas la fin de la récré pour l'industrie de la tech ?
Car depuis quelques mois, les résistances se font plus fortes que jamais, dans des secteurs et environnements de plus en plus variés.
La tech ne peut plus cacher son impact environnemental
Et oui, parce que pour développer une technologie aussi gourmande en tout que l'IA générative, il faut des aménagements que l'on ne peut plus cacher sous du joli marketing. Il faut des centres de données (les fameux datacenters) qui viennent enlaidir le paysage et bouffer l'eau et l'énergie de manière palpable, juste à côté de chez vous.
Et puis il faut augmenter très visiblement ses émissions et mettre à bas des années de greenwashing pourtant bien huilé. Microsoft, pour lequel j'avais eu le plaisir (🙃) de faire des annonces ambitieuses en 2020, a par exemple explosé les compteurs, comme le rapporte Le Temps :
- +80 % d’émissions en cinq ans
- +244 % de consommation électrique depuis 2020, ce qui équivaut à celle du Danemark
- et cela alors que trois centrales à gaz ont été oubliées du bilan, ce qui pourrait plus que doubler les émissions directes de Microsoft...
Oh, et puis on peut empiler les bullet points avec délectation :
- c'est pareil pour Amazon et Google
- on mesure très mal les impacts directs réels d'entreprises comme Nvidia, Open AI ou Anthropic
- une étude fleuve vient de montrer l'ampleur abyssales des impacts indirects (l'IA permettant notamment d'augmenter la capacité des industries fossiles)
- d'ailleurs, le super champion français Mistral vient de signer un deal avec Total, et c'est pas pour construire des éoliennes

L’Association Green IT dévoilait d'ailleurs cette semaine les résultats de son étude sur les impacts environnementaux et sanitaires attendus de l’intelligence artificielle dans le monde, d'ici 2030.
Le résultat est édifiant : ces impacts sont tout simplement insoutenables, potentiellement multipliés par 7 d'ici 2030.
Citons un extrait :
L’intelligence artificielle contribue principalement à 4 crises environnementales et sanitaires :
1.le réchauffement global (35 % des impacts) et ses conséquences sur le climat, les populations, et les écosystèmes ;
2.l’eutrophisation (asphyxie) des milieux aquatiques (24 %) ;
3.l’épuisement des ressources abiotiques minérales, métalliques et fossiles (19 %) ;
4.et les émissions de particules fines (15 %) qui provoquent déjà 40 000 morts par an en France
Alors que la canicule et l'IA ont probablement été les deux sujets les plus discutés de l'été, il n'en faut pas beaucoup plus pour faire 1+1, et voir des sphères auparavant plutôt perméables au sujet s'inquiéter de l'impact environnemental de l'IA, et par extension de la tech.
On constate ainsi nombre de médias "écolos" se saisir des enjeux numériques, pour paler d'impact environnemental, mais aussi de souveraineté, d'utilisation de nos données personnelles, de surveillance de masse... une chose plus que rare il y a 5 ans encore.
Et nous n'avons parlé là que de l'impact environnemental !
Une détestation nouvelle et bien plus large
Une des luttes les plus bruyantes, notamment de l'autre côté de l'Atlantique, dépasse cette dimension purement environnementale : la détestation des datacenters et ce qu'ils représentent se globalisent.
Et elle s'y amplifie fortement au fil des mois. On ne compte plus les images de réunions publiques où des états-unien·nes libèrent leur colère contre des géants qui semblaient jusqu'ici laisser indifférente une majorité d'entre elleux.
Pour beaucoup, le numérique était en effet une chimère coincée dans le cloud. Mais la dimension physique de la tech prend désormais une place nouvelle dans le débat public outre-Atlantique, du fait des infrastructures demandées par le développement de l'IA générative : il faut dire qu'on y construit désormais plus de datacenters que de bâtiments de bureaux !
De ce fait, alors que nos sociétés sont réputées pour s'effriter, un effritement que les outils numériques accélèrent pour certain·es... et si cette nouvelle détestation du numérique et de ses dérives devenait un point commun ? Et si les géants de la tech devenaient notre ennemi commun ?

D'autres exemples se multiplient. Le cas Flock est particulièrement parlant. Nous avons aussi déjà parlé de la levée de bouclier contre les lunettes Meta, qui semble désormais se généraliser à d'autres outils numériques.
Le narratif, pourtant déclamé depuis bien longtemps (c'était même le sujet de mon premier papier pour cette infolettre), selon lequel l'IA est le plus gros vol de l'histoire, commence même à reprendre corps. Et cela notamment à la faveur d'aveux de responsables des géants de la tech et de l'IA eux-mêmes, ici du côté de Microsoft.
Il y a évidemment aussi les nombreuses polémiques sur le doute que jette l'IA sur toute la pratique artistique, avec les résultats et manipulations que l'on connaît, comme nos l'évoquions il y a quelques jours à peine.
Et encore, quand il n'y avait que les artistes pour se plaindre de vols, seuls les bourgeois-bohèmes dans mon genre s'en récriaient ; maintenant que ce sont les mathématiciens et les scientifiques plus généralement qui s'en inquiètent, gageons que les bourgeois tout court vont rejoindre la fronde !
Nous en sommes donc là : les luddites sont de retour, la techno-critique devient tendance, et loin des caricatures, je prends le paris que ce sont ces critiques et ces luddites qui seront les cool kids de demain.

Une détestation même chez les techno-enthousiastes
L'image de la tech s'écorne aussi parmi celles et ceux qui étaient ses soutiens naturels : les "power users" d'internet. Les geekos et geekettes qui aimaient se perdre dans les méandres du web, cette sidérante succession de rabbit holes.
L'hubris de la tech est en effet tel que l'industrie est en train de remettre en cause ce qui l'a rendue puissante de prime abord : interneeeeeet.
Car pour entraîner puis imposer ses outils d'IA générative et ses chatbots au plus grand nombre, les Google et consorts sont en train de purement et simplement détruire l'internet que nous connaissions.
Ce bien commun, dévoyé par les géants de la tech pour devenir la source de notre vassalisation auto-induite, est ainsi en train de devenir un cloaque généré artificiellement et une zone dangereuse du fait d'incessantes cyberattaques. Or, si les humains ne sont plus bienvenues sur internet, qui va-t-il rester à vassaliser ?
Il y a d'autres conséquences, certes plus triviales, mais pas moins intéressantes : en mettant sous pression toutes les chaînes de production de composants utilisées par la tech pour propulser ses appareils, le développement de l'IA a aussi des impacts concrets sur le pouvoir d'achat des techno-enthousiastes. Parce que des composants comme la RAM sont difficiles à sourcer, les prix des PC ou des consoles de jeux explosent.
C'est le cas que décrivait le chercheur David Chavalarias récemment, face à une situation ubuesque :
"Il y a quelque chose de profondément absurde à voir des laboratoires de recherche incapables d'acheter un serveur parce que sa mémoire est siphonnée vers des infrastructures privées engagés dans une fuite en avant pour prouver leur rentabilité. Une course censée faire progresser la connaissance est en train de freiner la recherche qui la produit. La contre-productivité d'Ivan Illich dans toute sa spendeur !"
Plus prosaïquement, le cas des consoles de jeux est aussi frappant. Dans l'histoire du jeu vidéo sur le siècle en cours, la tendance était toujours un peu la même : une console sort à un prix élevé, celui-ci baisse au fur et à mesure, puis 7 ans après, une nouvelle console arrive pour remplacer le modèle précédent. Sauf que cette fois, les prix continuent à grimper : il fallait 500€ environ pour se procurer une Xbox Series X neuve au lancement, en 2020. Il en faut désormais près de... 800€ 😅
Puisqu'on parle gaming, il est d'ailleurs intéressant de mentionner le cas des gamers. Parce que ce public, plutôt techno-enthousiaste et habituellement facilement manipulé par les figures techno-mascu à la Elon Musk, s'oppose très bruyamment à l'usage de l'IA générative dans ses jeux.
Les geeks, futures figures anti-tech de manière parfaitement contre-intuitive ?
"Too big to fail", vraiment ?
Ajoutons un dernier point, et pas des moindres : le développement de l'IA générative, par la gloutonnerie en ressources, en énergie et en capitaux qu'il sous-tend, pourrait bien mettre à mal économiquement une industrie qui semblait pourtant insubmersible.
Jusqu'à destabiliser l'économie mondiale toute entière, dans une crise qui pourrait faire passer la crise des subprimes pour une balade estivale au parc.
J'ai déjà évoqué si souvent ici la bulle de l'IA que je ne vais pas vous refaire le laïus une n-ième fois. Je peux notamment vous renvoyer à la source inestimable qu'est le travail d'Ed Zitron à ce sujet.
Je vais néanmoins vous faire une petite mise à jour sur le compteur flippant / rigolo qu'est "Is AI Profitable Yet" : quand je l'avais évoqué en mai dernier, nous en étions à 1,4 trillions de dépenses, pour 613 milliards de recettes déclarées.
Où en sommes nous 4 mois plus tard ? 1,9 trillions de dépenses annoncées et/ou prévues, contre 972 milliards de recettes déclarées. Le fossé s'est donc encore creusé, puisqu'il est passé de 800 milliards environ à grosso modo 1 trillion.
Les comptes sont toujours pas bons, Kévin.
Les seuls qui tirent leur épingles du jeu ? Ce sont toujours les fabricants de composants, Nvidia en tête. Et ça, ça ne peut pas marcher longtemps.

Hubris divin
Voici donc ce que pourrait être, en fait, l'IA générative, les LLMs et tout ce qui va avec, pour l'industrie de la tech : un couteux péché d'orgueil, une crise d'hubris.
Une arrogance démesurée de la tech qui ne surprendra guère quand on écoute les poussées messianiques qu'éructent ses portes-paroles depuis des années, de Musk le martien à Thiel l'annonciateur de l'antéchrist, en passant par Zuckerberg l'empereur romain.
Une industrie qui, tel Icare se croyant capable de toucher le soleil, brûle tous ses capitaux et tout son crédit dans une quête idiote : celle de créer une "intelligence" artificielle surpuissante et quasi-omnisciente.
Une quête impossible pour une industrie composée de petits humains certes très riches mais surtout très tristes, une ribambelle de cas sociaux qui s'imaginent capables de jouer à dieu en créant de nouvelles divinités numériques.

Ouvrons donc sur autre chose : si l'actuel bazar autour de l'IA nous menait donc en tant que société à questionner à beaucoup plus grande échelle notre rapport au numérique, à l'échelle individuelle comme collective ?
Car en ces temps climatiques, économiques et politiques incertains, ce n'est pas de performance dont nous aurons besoin, c'est de robustesse. Et comme le disait récemment Olivier Hamant, apôtre de la robustesse s'il en est :
"[L'IA] menace d'abord la toile numérique que nous avons construite. Il est de plus en plus probable que nous n'aurons plus confiance dans Internet (trop contaminé par l'IA), et les réseaux qu'il alimente. La menace de l'IA n'est donc pas pour les humains, mais pour des humains qui seraient devenus entièrement dépendant du numérique.
Donc, la réaction logique aux tumultes de l'IA devrait être : s'émanciper du numérique, qui se fragilise sous nos yeux. C'est-à-dire ne pas nécessairement en sortir, mais ne pas en dépendre totalement. Par exemple, pour les banques, prévoir dès aujourd'hui le plan B pour le jour où l'IA aura fait dérailler le système financier planétaire (qui est quasi intégralement dépendant du numérique aujourd'hui)."
Autant vous dire que si les banques se "déchauffent", comme des prémices le font penser, le reste du chateau de cartes ne va pas tarder à s'effondrer.
Voilà donc : le développement forcé de l'IA générative pourrait bien être la pirouette de trop pour les géants de la tech. Et son échec global, ou même partiel, et les résistances qu'il soulève désormais, pourrait bien ramener l'industrie et ses représentants à un peu plus d'humilité et de calme.
Alors, ne nous réjouissons pas tout de suite, bien sûr. Cette théorie que j'étale ici, n'est que cela : une théorie. Ils ne sont pas divins, mais je ne suis pas devin.
Quoi qu'il en soit, n'abdiquons pas. Car la techno-messe n'est pas dite ! Amen 🙏
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À bientôt,
Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.