IA : des chiffres et des lettres

Au menu dans ce numéro : des chiffres sur l'impact et l'économie de l'IA, et des propositions pour repenser la sémantique autour de cette industrie

Laurent Romejko devant des captures d'écrans du site isaiprofitableyet.
Laurent Romejko vous présente la météo de l'IA (et il va faire chaud)

Est-ce parce que nous venons de traverser une inquiétante semaine de canicule précoce, que j'ai décidé de titrer ce numéro de l'infolettre d'après une émission animée par un ancien présentateur météo ?

Mon esprit est certes aussi "circonvolutionné" que ma phrase précédente, mais pas du tout.

Ces derniers jours, différents textes et initiatives manoeuvrant chiffres et sémantique autour de la thématique de l'IA (générative) et de son impact, m'ont simplement sauté aux yeux.

J'ai donc décidé, dans ce nouveau numéro d'Absurditech, de vous en faire un rapide compte-rendu.

D'abord, les chiffes.


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Bonne lecture !

Des chiffres

L'Arcep, c'est un acronyme pour dire : "Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse." Un nom sans doute un brin vintage, mais qui n'empêche pas l'agence publique de "dire les termes", ou plutôt les nombres.

Elle a ainsi publié le 21 mai dernier un rapport intitulé : "Intelligence artificielle générative : quels défis environnementaux ?"

On y retrouve nombre (!) de données intéressantes, même si, de l'aveu même de l'agence, "l’impact environnemental des IA génératives est encore difficile à mesurer en raison du manque de transparence des acteurs."

Comme le note Le Monde, dans un article qui déplie les données du rapport de l'Arcep :

"Le gendarme des télécoms a étudié, en 2024, les émissions de gaz à effet de serre de 160 centres, représentant environ la moitié du parc actif cette année-là. Celles-ci ont progressé de 23 % sur un an, à 178 000 tonnes de CO2.
Ces émissions progressent surtout « à un rythme de plus en plus soutenu », insiste l’Arcep, puisque leur croissance était de 13 % en 2023, et de 4 % en 2022. C’est l’essor de la consommation électrique des data centers, aux équipements toujours plus puissants et gourmands en énergie, qui explique cette escalade. En 2024, celle-ci a progressé de 12 %, à 2,7 térawattheures, après avoir crû de 8 % en 2023, et de 14 % en 2022."

Des chiffres que se sont bien abstenu·es de commenter Emmanuel Macron ou sa "ministre de l'IA" (et du numérique, mais la notion globale arrive significativement après), Anne Le Hénanff, trop occupée à nous expliquer qu'il ne faut surtout "pas rater le virage de l'IA".

Des chiffres à mettre également en lien avec mes récentes publications autour des data-centers, à Marseille spécifiquement, ou au niveau national.

Page de garde du rapport de l'Arcep

Un second "rapport", si je puis dire, m'a particulièrement marqué, ces derniers jours.

L'initiative "Is AI profitable yet" est un site désarmant de simplicité, mais c'est souvent en faisant simple qu'on marque les esprits.

Mis en place par un développeur solo qui regroupe l'intégralité des chiffres publics sur les investissements et revenus dans le domaine de l'IA, il permet de se rendre compte plus rapidement d'une info qui est pourtant partagée depuis des mois voire des années par des analystes comme Ed Zitron :

l'IA n'est pas profitable, et c'est même plutôt un gouffre financier sans espoir de retours sur investissements à court ou moyen terme. Le long terme paraissant lui aussi bien lointain et hypothétique à ce stade.

Résultat des courses : à date, on est à 1,4 trillions de dépenses, pour 613 milliards de recettes déclarées. Les comptes ne sont pas bons, Kévin. Laissez d'ailleurs tourner le petit compteur bleu en laissant la page ouverte quelques temps, et vous vous rendrez mieux compte de la gabegie.

Le site découpe ensuite les chiffres par acteurs clés. Tout le monde est fauché dans le milieu... sauf Nvidia, sans surprise, en tant que fournisseur hégémonique des composants qui font tourner le tout.

On peut y voir aussi la taille riquiqui du "champion français" Mistral AI. Autant dire que si la France veut gagner la bataille de l'IA, vous pouvez faire une croix sur l'hôpital public et l'éducation de vos gamin·es.

Mais, hey, il faut savoir prioriser !

Capture d'écran du site "L'IA est elle profitable à ce stade". La réponse est non (largement).

Alors, si pour prendre le "virage de l'IA", il faut non seulement détruire notre planète (ça intéresse seulement les gens de gauche, apparemment), mais aussi notre économie (ce qui intéresse aussi les gens de droite, paraît-il), tout ça pour un truc pas si efficace que ça...

Peut être que le virage de l'IA n'est finalement qu'une impasse ?

Puisque l'on est désormais dans le domaine des jeux de mots, parlons donc... de lettres.


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Des lettres

Les choix sémantiques faits autour de l'IA nous disent beaucoup de la mythologie qui entoure cette industrie. Peut-on vraiment parler "d"intelligence" ? Le mot "générative" n'est-il pas abusif ou trompeur ? 

Petit tour d'horizon.

👉 DÉSARMER, verbe transitif en 8 lettres

Commençons par le plus marquant, peut-être, ces derniers jours. Et une nouvelle preuve de la dimension mythologique, voire théologique ici, des discours autour de l'IA.

Le Pape Léon XIV a en effet inscrit dans sa première encyclique (nommée "Magnifica Humanitas", ce qui donne le ton) un appel à "désarmer l'IA". Une IA qui mènera selon lui à de "nouvelles formes d'esclavage".

Si, dans l'idée, je trouve plutôt intéressant de voir une figure traditionnellement si déconnectée des réalités s'inquiéter de problèmes réels et concrets, le ton utilisé pose grandement question.

Tout comme la proximité d'un ponte de chez Anthropic d'ailleurs, qui continue son ethic-washing, à tel point que certain·es virent dans le corpo-complotisme.

Primo, comme l'explique le chercheur Irénée Régnauld, "on aurait pu s'attendre, venant du Pape, à des appels plus concrets à limiter les usages [...]. Ou encore, à ce que le texte dégonfle mieux la hype : pas sûr que ce pari soit gagné. Il faudra ausculter de plus près les compromis qui ont abouti à ce texte qui semble peiner à aller au bout de la critique, mais qui ne dit pas rien non plus."

Deuxio, comme le pose la journaliste Mélinée Le Priol pour La Croix (évidemment), "désarmer" l'IA est-il même possible ? Elle demande ainsi :

"Cette technologie, qui nécessite énormément de puissance de calcul et toute une infrastructure logicielle, peut-elle échapper à une logique de domination et d’exploitation ?".

L'usage même du mot "désarmé" veut tout dire : on est là dans les discours faisant de l'IA un objet mythologique surpuissant, capable de détruire l'humanité, Terminator-style.

Un angle tout à fait en ligne avec des visées "doomistes" qui arrangent parfaitement les géants de l'IA, comme le rappelle Olivier Tesquet chez France Culture.

Image de la première page de ladite "encyclique" (je ne connaissais pas le mot avant, moi non plus).

👉 INTELLIGENCE, nom féminin en 12 lettres

Dans une tribune pour le magazine Sciences Humaines, le professeur et conférencier Benoit Heilbrunn pose une théorie intéressante : pour lui, l'intelligence artificielle n'a tout simplement pas eu lieu.

Son analyse s'inspire beaucoup de Jean Baudrillard, philosophe et théoricien de la communication dont j'ai mangé quelques livres étudiants (ça remonte un peu, et je dois avouer de ne pas y avoir pris beaucoup de plaisir alors).

Les mots de Benoit Heilbrunn sont assez forts pour que je ne m'embarrasse pas de vous les reformuler platement. Je vous conseille donc grandement la lecture de son article. Mais voici comment il le résume dans un post par ailleurs :

"Certes l’IA produit des réponses, des synthèses voire des équivalents de raisonnement. Mais elle produit surtout l’effet social de l’intelligence. Elle met en circulation moins la pensée elle-même que sa forme disponible, consommable, exploitable et monétisable.

C’est peut-être là le point décisif. L’IA ne pense pas, n’habite aucun monde, n’éprouve rien, ne doute pas, ne désire pas. En revanche, elle produit avec une efficacité spectaculaire les signes extérieurs de la pensée : phrases bien formées, plans clairs, raisonnements plausibles, styles imitables, réponses instantanées. Elle ne nous donne la forme opérationnelle de l'intelligence.
Et ce déplacement n’est pas neutre. Car ce que l’IA transforme en profondeur, ce n’est pas seulement l’organisation du travail ou la hiérarchie des compétences. C’est notre définition même de l’intelligence. À mesure que ces outils s’imposent, nous en venons à appeler intelligent ce qui produit rapidement une réponse exploitable. Il s'agit moins de penser que d'optimiser la circulation."

Le danger n’est peut-être pas seulement que la machine finisse par nous ressembler. Le danger est que, fascinés par sa fluidité, nous finissions par ressembler à l’idée rétrécie de l’esprit qu’elle rend possible.
Ce qui a peut-être eu lieu sous le nom d’intelligence artificielle, ce n’est pas encore l’irruption d’une pensée machinique. C’est la victoire culturelle d’une définition minimale, opérationnelle et rentable de l’intelligence."

Un raisonnement réellement intelligent, pour le coup. Et qui permet de mettre nos analyses sur le sujet en perspective, nous offrant de nouveaux angles intéressants.

Que dire en lieu et place d'intelligence artificielle, dans ce cas ?

Question ouverte.

👉 GÉNÉRIQUE, adjectif en 9 lettres

Abel Quentin est un écrivain et avocat français qui prend beaucoup la parole sur le sujet de l'IA générative ces derniers temps, proposant des analyses notamment sémantiques. Les mots, c'est son créneau, c'est cohérent.

Il faut aussi dire que le vrai nom d'Abel Quentin est Albéric de Gayardon de Fenoyl ; autant dire qu'Abel Quentin sait quelque chose du poids que peuvent porter les mots.

Dans une intervention récente chez France Inter (pour présenter un livre à la teneur critique vis-à-vis de l'IA), il propose une distinction entre les IA dites génératives, et des IA "étroites" plus utiles pour la recherche selon lui.

Abel Quentin / (LTD/Celine Nieszawer/Leextra via opale)

L'argument m'intéresse : quand j'explique qu'à mes yeux, l'IA générative et les modèles associés posent beaucoup plus de problèmes à l'humanité qu'ils ne lui offrent d'opportunités, on m'oppose généralement toujours la même réponse : "oui, mais les progrès scientifiques que cela va permettre ! Les avancées médicales que cela permet déjà d'ailleurs !"

En contre-point, je balbutie généralement une réponse convaincue mais peu précise sur le fait qu'il ne faut pas mélanger IA générative et IA de manière générale, ou que les types de modèles varient selon les usages, et que ChatGPT n'a rien à voir avec un modèle utilisé pour détecter des cancers sur un scanner...

Mais mes connaissances scientifiques sur le sujet sont plus que limitées, et si les connaissances d'Abel Quentin sur le sujet sont probablement bien supérieures, il n'est pas scientifique.

Toujours est-il que les expressions "intelligence artificielle générative" et "intelligence artificielle étroite" ne sont pas claires, à mon humble avis.

"Étroite" d'abord, me semble être un terme qui pourra facilement passer pour péjoratif, quand "spécialisé" me semble sonner bien mieux tout en étant plus précis. Quand on parle d'un·e spécialiste de quelque chose, tout le monde comprend qu'il ou elle n'a pas l'esprit étroit et connaît son sujet. (Oui, je fais une comparaison avec des humain·es, ce n'est pas bien vu le sujet, mais vous avez l'idée).

L'adjectif "générative", ne me semble pas précis non plus. L'idée de "génération" est un peu trop magique à mon goût : on y a l'impression qu'un LLM génère de la matière du vide sans bien comprendre de quoi il retourne.

Pourquoi ne pas préférer l'adjectif "générique" ? Il illustrerait bien le fait que les LLM largement utilisés, par les scientifiques et surtout les autres, manoeuvrent des quantités de données pharaoniques pour accomplir des tâches généralement... soit hyper spécialisées, ou bien à l'inverse ultra simplistes ?

A-t-on besoin pour cela de "grands modèles" génériques intégrant un niveau de donnée ultra profond sur tous les sujets, ce qui a des conséquences massives sur le poids desdits modèles et l'énergie demandée pour les faire tourner ? Bref, avez-vous besoin d'un truc qui a ingurgité plusieurs fois tout internet pour faire votre recherche Google ? Sur ce dernier point, je me permet de repartager cet outil, d'ailleurs.

"Intelligence artificielle générique" versus "intelligence artificielle spécialisée"... trouvez-vous donc ces expressions plus claires, comme je le trouve ?

Ce n'est qu'une idée en l'air pour questionner notre approche sémantique de l'IA, marquée par un marketing féroce des Big Tech. N'hésitez pas à me faire part de vos propres idées. Ou à me dire si cette proposition de distinction contient des imprécisions techniques. C'est, réellement, une question ouverte. À nouveau.


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Un grand merci, et à bientôt,
Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.