Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : comment un célèbre conférencier anti-milliardaires est devenu magiquement pro-IA (et plus vraiment anti-milliardaires).

Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic
Ruther Bregman et l'IA, une relation à géométrie particulièrement variable (Trouw/Maartje Geels)

Comme nombre d'entre vous, je pense, j'ai déjà vu passer de courts extraits vidéos des interventions de ce garçon : Rutger Bregman.

Néerlandais de son état, historien, conférencier et auteur, il a publié quatre livres touchant à des sujets aussi vastes et divers que l'histoire, la philosophie, l'économie...

Un "toutologue" en puissance, donc. Ce qui constitue sans doute un premier point d'attention.

Capture d'écran de la célèbre prise de parole de Bregman au Forum de Davos en 2019 (Now This).

Bregman est également un excellent orateur, habitué des estrades conférencières du monde entier, dans des raouts prestigieux tel que le fameux sommet de Davos, lieu de ce qui fut son intervention la plus célèbre. Il faut dire qu'elle était à propos, forte en gueule, et infligée tout sourire.

Le sommet de Davos ? Le grand rassemblement annuel, en Suisse, du "Forum Économique Mondial" dont la devise est "d'améliorer l'état du monde" (pendant que son PDG est englué dans l'affaire Epstein).

Davos. Voilà qui constitue un second point d'attention, on y reviendra.


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Dans ses prises de parole les plus connues, Bregman se focalisait jusqu'à récemment sur les ultra-riches. Il aimait particulièrement brocarder leur propension à ne pas payer d'impôts, leur préférant cette arnaque typique du capitalisme qu'est la philanthropie. En deux mots : plutôt que de participer à l'effort collectif, placer l'argent dans les causes et organismes qui nous semblent plus pertinentes que d'autres, sans approche démocratique, le tout en défiscalisant un max au passage, bien sûr.

Des accusations fort pertinentes qui lui ont valu, il y a quelques semaines encore, de discuter avec notre Gabriel Zucman national, par exemple.

Disons que jusqu'ici, si je ne connaissais pas très bien le bougre, il me semblait être un personnage médiatique intéressant, allant sur des plateaux loin d'être acquis à la cause pour balancer de belles vérités fiscales.

Mais les choses ont changé ces derniers mois.

Précisons d'abord que, d'un point de vue économique plus large, Rutger Bregman est un grand défenseur de la notion de revenu universel (c'est même principalement pour ce point qu'il est connu aux Pays-Bas) et estime que l'avenir nous réserve des semaines de travail de 15 heures.

Et c'est là que celleux qui se frottent un peu au discours pro-développement à tout crin de l'intelligence artificielle commencent peut-être à relier les points.

Car Bregman a un nouveau cheval de bataille : convaincre les gauchistes (dont il se réclame) qu'ils et elles ont tort de s'opposer à l'essor de l'IA, notamment générative.

Mais pas à l'essor de ChatGPT, par contre, outil qu'il faut quitter à tout prix ! Vous ne trouvez pas ça clair ? Moi non plus.

Car j'ai déjà cité Bregman récemment dans cette infolettre. J'y parlais de son soutien très vocal à l'initiative "QuitGPT", lui préférant en sous-texte un concurrent pseudo-mieux-disant : Anthropic, l'entreprise derrière le célèbre LLM Claude.

On l'a dit, Bregman est un excellent orateur. Et de fil en aiguille il est devenu une figure médiatique importante, en Europe et au delà. Il dispose aujourd'hui, sur ses réseaux sociaux, d'une plateforme non négligeable, touchant une communauté en propre de près de 640 000 abonné·es sur Instagram, par exemple. Ses extraits vidéos y dépassent régulièrement les 8 millions de vues et les 500 000 likes.

Il s'est récemment lancé sur Youtube pour diffuser des formats longs, avec un succès plus limité mais très respectable. Il vient également de lancer sa propre newsletter (sur Substack, une platforme de gauchistes, c'est connu).

Et c'est notamment l'un de ces premiers papiers (doublé d'une vidéo) qui est au coeur de notre analyse du jour.

Un montage élégant, plein de jeux de mots de qualité (que je ne renierai peut-être pas, si l'analogie n'était pas aussi désastreuse) et un titre pas du tout pompier, de la part de Rutger... au moins, ce n'est pas de l'IA ?

Bregman y délivre une analogie pour le moins douteuse. Il estime en effet que si "il y a 20 ans, le climato-scepticisme était un problème de droite, aujourd'hui c'est l'IA-scepticisme qui constitue un problème, mais de gauche. Avec des conséquences potentiellement encore plus dramatiques."

Oh boy. Déplions ce gros paquet de bullshit.

Déjà, il faut le dire, son papier est blindé d'inexactitudes, voire de mensonges, suivant presque mot pour mot le narratif corporate d'Anthropic.

Ma première réaction fut la suivante :

"Bregman a pété un boulon, mais c'est toujours un peu pareil avec ce type de profils hyper médiatisés : ils n'existent à terme que dans ce rôle de figure médiatique, passant d'un cheval de bataille à l'autre sans rien maitriser du fond."

Il ne fait pas de doute, pour moi, que Bregman est en effet un de ces conférenciers professionnels sans colonne vertébral, qui a parfaitement sa place à Davos, où le grand monde se donne des petites tapes dans le dos entre deux bons mots.

Mais je me trompais néanmoins sur un point : les choses sont sans doute encore plus claires que cela, à la lecture d'autres sources.

Et s'il fallait lire et écouter les analyses de Bregman sous un nouveau prisme ? N'est-il pas ce qu'on appelle un "altruiste efficace" ?

Je parlais de la mouvance de "l'altruisme efficace" dès juin 2024 dans un papier sur les courants idéologiques (voire théologiques) traversant la tech et la Silicon Valley... jusqu'au Vatican ?

Voici ce que j'en disais alors :

"Cette idéologie consiste, si l'on cite Wikipédia, en "une démarche analytique afin d’identifier les meilleurs moyens d’avoir un impact positif sur le monde". Voilà qui sonne bien. Sauf que les altruistes efficaces du monde de la tech pensent que la meilleure façon de faire le bien, c'est de devenir très très riche. On est tout simplement face à une version poussée à son paroxysme de la philanthropie à la mode américaine. [...]
Parmi les grands défenseurs de l'altruisme efficace, il y a Dustin Moskovitz, l'un des fondateurs de Facebook. Mais l'exemple le plus criant est sans doute celui de Sam Bankman-Fried, fondateur de la plateforme d'échanges de cryptomonnaies FTX, mais aussi de la FTX Foundation, qui a financé de nombreuses organisations liées à l'altruisme efficace. Le problème : SBF, comme on l'appelle, est depuis derrière les verrous. Pourquoi ? Parce qu'à vouloir devenir riche très vite pour "servir le bien commun", il a détourné dans ses propres poches des milliards de dollars de son entreprise. [...]
C'est cette mouvance altruiste efficace qui demande d'intégrer au maximum l'éthique dans le développement de l'intelligence artificielle. Elle porte même l'idée d'une pause dans la recherche sur ces sujets, pour éviter qu'un développement trop rapide ne fasse courir des risques à l'humanité. Cela dit, elle croit aussi en l'avènement prochain d'une pseudo Intelligence Artificielle Générale, qu'elle appelle de ses vœux… mais une AIG développée non pas dans un but commercial mais dans un but "humaniste". Oui, l'altruisme efficace à un rapport très paradoxal à l'IA. L’un de ces arguments étant que, comme l’AGI arrivera quoi qu’il arrive, autant être là pour l’influencer dans la bonne direction. La "bonne" direction n’étant définie que par leur propre vision de la société : "humaniste", mais pas démocratique.
La différence principale que l'on peut noter entre l'altruisme efficace et l'accélérationnisme efficace, c'est la question du temps. Les accélérationnistes veulent agir dès maintenant et le plus vite possible ! Les altruistes, eux, sont plus "prudents". Ils veulent diminuer les impacts négatifs de l'IA et de la technologie aujourd'hui, pour garantir une pleine adoption de ses bénéfices dans le futur."


Bregman peut-il être considéré comme un altruiste efficace, alors même qu'il est un très vocal critique de la démarche philanthropique, et plus généralement de ces milliardaires fuyant l'impôt ?

On retrouve en tout cas dans ses dires, et cela avant ses prises de position pro-IA, les idées de revenus universels et de semaines de travail réduites. Des propositions qui, dans l'esprit altruiste efficace, visent à mieux faire accepter l'arrivée de l'IA dans toutes les composantes de nos vies. Car ce serait bien l'IA qui permettra ces progrès sociaux ! On attend les preuves, puisque pour le moment c'est l'exact inverse qui se produit.

Notons aussi qu'il y a 4 ans déjà, quand l'IA générative n'avait pas encore fait une entrée fracassante dans nos vies, Bregman intervenait en connaissance de cause auprès de cercles de fidèles de l'altruisme efficace.

Et que dans son dernier bouquin, il abandonne la critique des ultra riches, se fixant plutôt sur l'idée de demander à ces mêmes riches de faire "le bien". De l'altruisme efficace stricto-sensu. Et ce qui se rapproche tout de même beaucoup de... la philanthropie ?!


Mais le point clé, selon moi, porte un nom : Dustin Moskovitz.

Moskovitz, co-fondateur le moins connu de Facebook, est un grand défenseur et argentier de la mouvance altruiste efficace. Et il se trouve que ce Moskovitz est justement l'un des financiers des actions de Bregman, au travers de son fond Coefficient Giving !

Un fond qui a également financé OpenAI à hauteur de 30 millions de $, le "Centre pour l'altruisme efficace" à hauteur de 13 millions, ou bien le très controversé "Future of Humanity Institute" à hauteur de 12 millions.

"L'École pour l'ambition morale" de Bregman (un branding d'une humilité rare) est d'ailleurs également financée par la Fondation Gates. Une Fondation dont la devise est "Toutes les vies ont une valeur égale". Et dont le co-fondateur Bill Gates est englué dans l'affaire Epstein. À croire que, de Davos à Seattle, les devises, c'est du flan ? 🙃

On rappellera également le volteface de Bill Gates sur la question environnementale, ce qui ajoute une saveur particulière à l'analogie climatique de Bregman.

Un conférencier anti-milliardaires financé par des milliardaires ? Et bien pourquoi pas, écoutez 🙃 🙃

Capture d'écran des dernières vidéos Youtube postées par Bregman. De l'anti-Chat GPT et du pro IA à la sauce Anthropic. Bregman est-il finalement devenu un homme sandwich pour Claude ? On se demande bien ce que Gabriel Zucman est venu faire là.

 

Voilà donc ce qu'est Bregman depuis le début : un altruiste efficace.

Il est en tout cas un homme convaincu (philosophiquement ou financièrement) que c'est la technologie et l'IA (enfin celle d'Anthropic) qui sauvera le monde des menaces.

Des menaces (climatiques, politiques, économiques, sociales) pourtant grandement renforcées par le développement de la technologie, et de l'IA.

C'est vrai ça, font chier ces gauchistes à critiquer l'IA pour sa gigantesque consommation d'électricité et d'eau, pour ses conséquences sur l'éducation ou notre accès à une information sûre, tout ça pour des retours sur investissements pour la société quasi-inexistants à ce stade, même du point de vue scientifique. La bulle de l'IA ? Une chimère d'après Bregman, comparaisons éclatées au sol à l'appui.

Toutes ces problématiques majeures, il les écarte désormais de la main en quelques phrases franchement peu convaincantes, loin de sa verve habituelle. Le partage des richesses ? C'était pour la façade, visiblement, car peu importe qu'il y ait des riches s'ils agissent pour le bien commun, même depuis Davos, même depuis leurs jets privés qu'il aimait pourtant tant moquer !

L'IA magique est développée grâce à des pauvres dans des pays où Bregman ne fait étonnamment jamais de conférences ? Bah, on n'a pas dit que les semaines de 15 heures, c'était pour tout le monde 😉 

Ma proposition est donc la suivante : il faut voir Bregman pour ce qu'il est. C'est à dire, soit un idiot utile au service d'Anthropic, soit un mesquin conférencier prêt à toutes les prises de position edgy pour se garantir des conférences grassement payées jusqu'à la fin de ses jours.

 

Une chose est sûre : Anthropic continue à faire un boulot de communication assez impressionnant, parvenant à se faire passer pour les "bon élève de l'IA" auprès de pseudo-gauchistes médiatiques comme Bregman, d'auteurs en déshérence créative comme Damasio, ou même auprès du Pape (on l'évoquait il y a peu).

Pourtant, il me semble utile de rappeler une dernière fois les bases : le mieux est souvent l'ennemi du bien, et j'ai désormais beaucoup plus peur des dérives "camouflées" d'un Anthropic en pleine bourre, que de celles d'un OpenAI affaibli.

Et cela même si Anthropic appelle de ses voeux un "moratoire mondial concerté sur le développement de l'IA" ; ce qui doit nous rappeler les arguments altruistes efficaces classiques, et d'innombrables discours bullshit sur le sujet.

Et ce que j'appellerais surtout, pour ma part, une nouvelle pirouette de comm' pour préparer l'introduction en bourse de l'entreprise ; qui devra de toute façon être massive pour financer ses investissements délirants.

La thune, toujours la thune, pour Bregman comme pour Anthropic.


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Télex d'actu:

Puisque nous parlions de gens sans colonne vertébrale éthique, évoquons à nouveau le cas Julie Martinez : l'ancienne de l'entreprise techno-fasciste Palantir est une des têtes pensantes du nouveau "think tank" du Parti Socialiste. Mais à quoi joue le PS ? ✂️ Vous allez beaucoup entendre parler de l'introduction en bourse de Space X ces prochains jours, je vous conseille alors cet article pour mettre les mots sur ce que représente cette opération. ✂️ Au passage, le rôle de Musk dans les émeutes de Belfast ne fait aucun doute. Rassurez-moi, vous avez bien quitté TwiXter ? ✂️ Il est rare de voir tant de figures politiques parler d'une seule voix pour s'inquiéter d'un manque de souveraineté numérique. Le problème étant qu'à peu près aucune d'elle ne dispose de visée critique sur l'IA, alors on n'est pas sorti de l'auberge.


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Un grand merci, et à bientôt,
Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.