Des dents blanches pour la fin du monde

Au menu d'Absurditech aujourd'hui, du "doomarketing" pour le salé, et pour le sucré : plein d'événements pour se rencontrer !

Capture du célèbre tweet de Jacob Coxon avec une image pub de la brosse à dent de Dyson en surimpression
Je sais, il se passe beaucoup de trucs sur ce visuel. Mais cela reflète assez bien mon état d'esprit, au moment d'écrire ces lignes.

Je dois vous l'avouer : initialement, je n'avais pas prévu de vous parler de la nouvelle brosse à dent de Dyson, la "CameraJet". Ni de l'énième démission "fracassante" d'un ingénieur de [insérez ici le nom d'un géant de l'IA], parce que celui-ci tient à nous informer de la fin du monde à venir.

J'avais prévu autre chose, une analyse plus large de ce que la tech est en train de s'auto-infliger avec l'avènement de l'IA générative... mais ce sera pour le prochain numéro ! Abonnez-vous ;)

Et pourtant, me voilà avec un numéro de cette infolettre qui va parler spécifiquement de ces non-événements.

Pourquoi ? Déjà parce que cette infolettre s'appelle Absurditech, et que les deux infos sont clairement débiles à souhait. Et puis parce que j'y vois autre chose de plus profond, qu'il est nécessaire d'analyser.

C'est parti. Belle lecture à toutes et tous !

Le grain de sel

Commençons par l'absurdité la plus tangible des deux.

Voici donc que Dyson, entreprise britannique spécialisée d'abord dans les aspirateurs (puis dans une quantité délirante de gadgets plus ou moins utiles consistant principalement à pousser de l'air dans un sens ou dans l'autre), vient d'annoncer sa première brosse à dents.

Une brosse à dents électrique, sur un marché détenu par quelques entreprises pas franchement performantes ou innovantes... pourquoi pas ?

Sauf que ladite brosse à dents représente parfaitement cette tendance de la tech : complexifier jusqu'au ridicule une pratique simple et globalement déjà assez bien maitrisée, ici le brossage de dents.

Car la brosse à dents de Dyson intègre, je vous le donne en mille... de l'IA (on y reviendra), mais aussi, et c'est probablement ce qui a fait le plus parler : une caméra qui vous permet de contempler en gros plans, via une application sur votre téléphone, les morceaux de bidoche coincés entre vos canines.

Ne cherchez pas, nous ne sommes pas en avril, c'est juste le monde dans lequel nous vivons désormais.

image promo de la brosse à dent
Si j'en crois ce visuel, Spiderman et Green Lantern ont uni leurs forces pour proposer... une brosse à dents ? Nous avons les super-héros que nous méritons.

Le communiqué de presse de Dyson fait sonner le bullshitomètre extrêmement fort dès les prémices. Ce sous-titre est absolument exceptionnel :

"C'est une brosse à dents qui permet de visualiser votre cavité buccale, d'y détecter les espaces interdentaires, de les nettoyer au jet, d'utiliser un fil dentaire liquide [??], de distribuer du bain de bouche, d'enseigner des techniques d'hygiène bucco-dentaire, de filmer en direct et d'éliminer la plaque dentaire avec précision. C'est tout."

Le "c'est tout" final nous signifiant clairement ce que les attaché·es de presse de Dyson savent aussi : c'est complètement con.

Mais accrochez vous, ça ce n'est que le début. Car évidemment, tout cela est "AI powered." Le nom de l'algorithme derrière le bousin ? Le "Gap Optical Targeting". C'est à dire littéralement "Ciblage optique des espaces interdentaires", mais ça sonne moins ridicule en anglais, convenons-en. 

Je vous jure, cela vaut le coup de s'infliger cet extrait du communiqué, hilarant :

"La caméra macro de 100 000 pixels est équipée de la technologie Gap Optical Targeting™, l’algorithme d’apprentissage automatique basé sur l’IA développé par Dyson. Elle analyse 28 images en direct par seconde pour identifier, suivre et anticiper les espaces entre les dents en temps réel. Dans les 100 millisecondes suivant la détection d’un espace par la caméra, l’appareil l'identifie et le nettoie à l’aide d’un jet conique de bain de bouche, agissant comme du fil dentaire liquide, pendant que vous vous brossez les dents.
Seul Dyson* dispose d’une caméra équipée de la technologie Gap Optical Targeting™ permettant un nettoyage précis entre les dents pendant que vous vous les brossez, empêchant ainsi l’accumulation de plaque dentaire.
Dyson CameraJet™ fonctionne grâce à 16 millions de lignes de code et à un système d’apprentissage automatique entraîné sur 470 000 images dentaires collectées au cours du développement."

L'énumération de chiffres plus random les uns que les autres confine à l'art absurde. Superbe.

*tu m'étonnes que vous êtes solo sur ce marché, c'est complètement idiot votre truc.

image promo de la brosse à dent
Cette brosse à dent s'appelle la CameraJet, parce qu'elle a une caméra, et qu'elle fait un jet. Voilà. C'est facile le marketing, vous voyez ?

 Mais au delà de la stupidité du truc, il faut surtout bien entrevoir une chose importante : nous, les humains qui nous brossons les dents, nous ne sommes pas la cible de telles annonces. Nous ne sommes pas les clients réels pour ce produit, comme l'exprime Meredith Whittaker.

Non, les clients qui sont ciblés par cette annonce, ce sont les futurs investisseurs de Dyson, prêts à mettre des milliards d'euros dans cette entreprise qui aura annoncé toute une batterie de services dentaires "intelligents" basés sur l'IA, basés sur des modèles entrainés via le feed vidéo en direct de ces milliers de brosses à dents "CameraJet".

La version dentaire du technoféodalisme, de l'entrainement robotique dans les pays du "sud global".

C'est pas gratuit (c'est même 470 balles la brosse à dents), mais à la fin c'est quand même vous le produit, comme le dit l'adage. Ou plutôt, vos quenottes filmées en live deviennent le produit.

Une nouvelle preuve que le factice le dispute au réel sur tous les terrains désormais, même celui des relations presse, les annonces ne s'adressant plus à des clients présents et concrets, mais à de futurs investisseurs excités par l'IA, dans tous les domaines imaginables.

C'est débile ? Oui, mais, encore une fois : c'est le monde dans lequel nous vivons maintenant.

Cela dit, soyez rassuré·es, braves gens. Car ce monde débile devrait atteindre son terme dans 10 ans !

C'est du moins ce que croient les zigotos qui fabriquent vos chatbots IA, d'après un héroïque chercheur démissionaire, Jacob Coxon.

La tristement célèbre série de tweets de Jacob Coxon

Le bougre, dont les 3 tweets et demi ont été repris par la presse du monde entier, a quand même réussi à bosser pour Anthropic et Open AI, et ramasser pas mal de pognon au passage j'imagine, avant de se rendre compte que, quand même, ces boites n'étaient pas hyper saines. En tant qu'ancien salarié de Microsoft, je devrais probablement rester humble sur le sujet, m'enfin ça ne m'empêche pas de crier sur mes semblables si j'en ai envie.

Voici donc ce qu'il nous dit aujourd'hui :

"Aucune des deux entreprises [Anthropic et Open AI] n’agit de manière responsable. Elles foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et jouent avec nos vies" [...] Les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie. Ce n’est pas un coup marketing".

Rien du coup marketing ? Hmm.. pourquoi dans ce cas un boss de la sureté d'Anthropic a renchéri dans la foulée en déclarant, comme le rapporte Le Monde :

"« Nous croyons vraiment, sincèrement, que l’IA pourrait tuer tous les humains », a-t-il affirmé, évaluant à titre personnel ce risque à « plus de 10 % » dans la décennie. M. Hubinger a ajouté qu’Anthropic faisait « de son mieux » mais n’avait « pas encore de plan » pour s’assurer qu’une IA surpassant des capacités humaines obéisse encore à ses concepteurs, tout en jugeant « faible » le risque posé par les modèles actuels."

 

Or, on a l'impression de se répéter à chaque nouvelle démission d'un ingénieur ou d'un chercheur de ces entreprises ; à chaque coup de comm pseudo-alarmiste des gros de l'IA. Les mêmes histoires, les mêmes posts catastrophistes, les mêmes articles putaclic dans Le Monde ou le New York Times.

À chaque fois, les mêmes figures raisonnables et responsables retournent au boulot pour calmer tout le monde. Ce coup-ci, on peut citer les impeccables Mathilde Saliou, Emily M. Bender ou  Timnit Gebru.

Des femmes, remarquez-le, moins stupidement exaltées par la AI hype que les tech bros en doudounes sans manches qui peuplent Linkedin, et qu'une bonne partie des journalistes spécialisés qui suivent la marrée avec contentement.

Citons ainsi la chercheuse Timnit Gebru (qui elle a bossé pour Google jusqu'en 2020, précisons) :

"Pourquoi pensez-vous qu’Elon Musk ait qualifié l’IA d'« invocation du diable » en 2013, alors qu’il était à l’époque le plus gros investisseur du secteur ? Et qu’en est-il de Peter Thiel ?
Pourquoi Dario Amodei met-il en avant ce discours ? Et Sam Altman ? Par pure bonté d’âme ? Parce qu’ils s’inquiètent tant pour vous et votre « extinction » ?
Pourquoi pensez-vous que ces discours s’intensifient aujourd’hui, juste avant leurs introductions en bourse ?
Parce qu’ils savent très bien que si vous avez si peur des « capacités » de leurs produits, cela les aide à la fois à vanter la « puissance » de leurs produits ET à se soustraire à toute responsabilité. Après tout, ce n’est pas la négligence d’OpenAI qui pose problème, ce sont les « modèles qui dérapent »."
Timnit Gebru

 Ce sont exactement les discours que l'on voit autour des sujets de cybersécurité ces dernières semaines. Si les modèles "s'échappent" et piratent, ce n'est pas parce que les personnes en charge de sécuriser les modèles font mal leur boulot, voyons. C'est parce que les modèles sont "trop puissants" !

Rappelons enfin que l'intégralité des progrès supposés des modèles d'IA dépend d'une industrie économiquement non viable aujourd'hui. Voyons donc déjà où on se trouvera de ce point de vue d'ici 1 ou 2 ans, avant de faire des conjectures dramatiques.

Bref, arrêtons ce qu'on appelle désormais le "doomarketing".
Le marketing de la fin du monde.

Car la fin du monde n'est pas pour dans 10 ans. Les risques de l'IA ne sont pas là, ils sont beaucoup plus concrets, là, tout de suite, maintenant : écologiques, politiques, économiques, sociétaux.

Comme nous essayons de l'étayer dans cette infolettre depuis ses débuts.

Et la fin du monde, elle interviendra plus tard. Mais assurément, si on ne stoppe pas la machine capitaliste, communément admise désormais comme autodestructrice à coups de combustion fossile. Une machine qui a produit aussi bien le changement climatique, que ces âneries d'IA génératives en train de l'accélérer par leur développement anarchique.

Parce que d'ici à ce que la bulle pète enfin, on aura toujours rien fait pour le climat, occupés que nous serons à parler de Terminator...

PS : si au moins cette frénésie stupide et cyclique pouvait pousser l'Europe et l'ONU à œuvrer pour une régulation de l'IA, puisque Trump il y a 3 jours encore expliquait qu'il n'en ferait rien, ma foi...

 

Bref, on va tous crever à un moment ou un autre, mais au moins on mourra avec les dents blanches !

Le grain de sucre

Une expression anglophone amusante dit qu'après avoir passé trop de temps devant un écran, il est temps d'aller "toucher de l'herbe". Sous-entendu : de sortir de chez soi, d'aller rencontrer du monde et discuter avec de vrais gens.

Je vous propose donc quelques dates pour ce faire, dont une grande partie où il sera ma foi l'occasion de se rencontrer IRL, cher·es abonné·es 🤗


Commençons par le 18 septembre, à Marseille !

J'aurai le plaisir de représenter l'équipe de Lowreka (un de mes autres projets) à la "Fête de Low'tomne", que nous co-organisons avec le Tiers Lab des Transitions et Capsule Club. Une journée complète autour des low-tech, avec table ronde et ateliers le matin dès 9h, plein de stands (dont le mien, hihi) l'après-midi dès 16h, et de quoi festoyer le soir. C'est gratuit, et y'aura même des sardines grillées 🎣

Toutes les infos sont là, sur le blog de Lowreka.

Le Tiers Lab des Transitions, dans le 4e arrondissement de Marseille, où aura lieu La Fête de Low'tomne le 18 septembre prochain. Vous avez de grandes chances de m'y croiser si vous y passez :)


"From low-tech to better tech" : passons au 29 septembre, à Paris cette fois !

J'y co-organise un événement (dédié à la presse) pour présenter, en "avant première" les cercles de conférences FOST qui auront lieu du 1er au 3 décembre prochain, et notamment l'événement Green IO Paris 2026, sommet francophone des événements "green tech".

RDV à 9h chez Neon Noir (Rue Le Peletier dans le 9e) pour un café et des prises de parole de speakers qui évoqueront leur travail et ce qu'ils préparent pour décembre, dont Benoit Petit, boss de Hubblo et du projet DCWatch, que j'ai déjà évoqué par le passé.

Lecteurs et lectrices journalistes et leaders d'opinion, n'hésitez pas à me contacter pour qu'on s'y retrouve : thomas.beaufils@pm.me


29 septembre à Paris toujours (et malheureusement je ne pourrais pas en être cette fois) : la super asso Data For Good organise à 18h son Viva Slow Tech à l'Académie du Climat, parodie beaucoup moins corpo et beaucoup plus cool de VivaTech, garantie sans annonces éclatées de Macron !

Avec beaucoup beaucoup de beau monde : Framasoft, TribeX, Linux, La Suite Coop, Le Mouton Numérique, Limites Numériques ou encore le Low Tech Lab.

Toutes les infos par là.

Visuel présentant l'événement

On passe en octobre et on repart dans le sud : le 30 octobre, j'aurai l'honneur d'ouvrir, sur scène, la deuxième journée du Marché des Imaginaires Numériques, à Aix en Provence. Au menu, une revue de presse à la sauce Absurditech, salée comme il se doit. Hâte d'y être !

Toutes les infos par ici.

Image du Marché des Imaginaires Numériques

Merci d'avoir lu ce nouveau numéro ! On vous a fait suivre cette infolettre ? Si ce que vous y avez lu vous a plu, pensez à vous inscrire, gratuitement, via le bouton ci-dessous (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) 🤗

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Un grand merci pour votre soutien, et une très bonne rentrée à toutes et tous !

À bientôt,
Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.