Avons-nous vraiment besoin de tout savoir ?
Au menu d'Absurditech aujourd'hui, une réflexion littéraire pour le salé, des vidéos de vulgarisation pour le sucré.
Chères lectrices, chers lecteurs, c'est la rentrée, et j'en profite pour revenir à un format salé-sucré que je n'avais pas utilisé depuis un bon moment.
Cette fois, nous allons parler de bonnes et de mauvaises questions. Dans le plus grand des sérieux, comme toujours.
Bonne lecture... et bonne rentrée !

"L'ignorance est le fondement de la pensée."
Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Ursula K. Le Guin, autrice états-unienne culte, qui aimait à manoeuvrer, au coeur de ses ouvrages de science-fiction, des thématiques féministes et écologistes, et cela dès les années 70.
Enfin, pour être précis, ce n'est pas elle qui émet cette sentence non plus. C'est un de ses personnages, le prédicateur Faxe, habitant de la planète Géthen, en réponse aux questions insistantes de l'imparfait (car parfaitement terrien) Genly Aï.
C'était à la page 84 de son roman de 1971, "La Main Gauche de la Nuit", l'une de mes belles lectures de l'été, que j'évoquais brièvement dans mon "absurdi-lettre" précédente.
Voici l'échange en question :
– Mais votre rôle est de répondre aux questions.
– Vous n'avez pas encore compris, Genly, pourquoi nous avons porté à sa perfection l'art de la divination et pourquoi nous la pratiquons.
– Non...
– Pour révéler la parfaite inutilité de connaître la réponse à la mauvaise question.
[...]
– L'inconnu, disait la douce voix de Faxe, ce qui n'est pas prédit, ce qui n'est pas prouvé, voilà sur quoi la vie repose. L'ignorance est le fondement de la pensée ; l'absence de preuve celui de l'action. S'il était prouvé qu'il n'est point de Dieu, il n'y aurait pas de religion. [...] Mais s'il était prouvé que Dieu existe, il n'y aura pas non plus de religion... Dites-moi, Genly, que sait-on de certain, de prévisible, d'inéluctable... la seule chose que vous sachiez avec certitude sur votre avenir, et sur le mien ?
– Que nous allons mourir.
– Oui. En vérité il n'est qu'une seule question à laquelle nous puissions répondre, et nous connaissons déjà la réponse... La seule chose qui rend la vie possible, c'est cette incertitude permanente, intolérable : ne pas savoir ce qui nous attend.

Pour une raison facile à cerner, tant on nous bassine avec le sujet (et j'en prends ma part de responsabilité avec cette infolettre, notez-le), cet échange m'a fait penser à notre nouvelle béquille quotidienne : j'ai nommé l'IA générative.
Elle n'est en effet que le dernier effort en date de la tech pour rompre avec cette saine manie humaine : la quête du savoir, la recherche d'une forme de vérité.
Or, ce qui est le plus important, ce n'est pas le savoir en lui-même, par définition incomplet. Ce n'est pas la vérité en elle-même, malléable par nature, tout·e historien·ne vous le rappellera allègrement.
N'est-ce pas plutôt la quête ? La recherche ?
N'est-ce pas au cours de ces processus que l'on comprend, que l'on retient, que l'on en retire des apprentissages, des épiphanies, des émotions ?
Je ne blâme pas l'avènement d'internet ou la création de Wikipédia, notez-le bien. Ce n'étaient là que les évolutions de nos encyclopédies papier puis CD-Rom, dans des formats plus complets et simples d'utilisation. Des encycliques imparfaites et incomplètes, certes, parce qu'humaines.
Des sources qu'il convient certes de croiser, ce que j'ai à mon niveau toujours aimé faire ; cette impression grisante d'être un prix Pulitzer au travail, miam.
Wikipédia et internet plus généralement ont été et restent malgré tout surtout des efforts collectifs réjouissants.

Je pense que le blâme est plutôt, et d'abord, à mettre sur le dos de nos smartphones, constamment à disponibilité dans nos poches ou nos mains pour répondre à toutes les questions pressantes qui nous taraudent.
Vous pourrez bien vérifier la date de tel événement, le nom de tel film, sur l'instant, dans votre lit, au restaurant ou assis sur les toilettes... vous en souviendrez-vous simplement le lendemain ?
Vous pourrez aussi clore immédiatement ces débats en famille ou entre ami·es, qui s'annonçaient pourtant amusants, sur des sujets aussi primordiaux que : "mais attendez, Michel Leeb, il est mort ou pas ?", ou bien "mais attendez, le meilleur buteur de Nantes en 2000-2001, c'est Monterrubio ou Moldovan ?".
Mais ce ne sont peut-être là que jérémiades d'un homme qui vieillit et, se voyant vieillir, se demande pourquoi il a passé et passe encore autant de temps sur son bon dieu de téléphone, à scroller comme un éperdu.
Or, le surgissement de l'IA générative dans nos vies, c'est toute autre chose. C'est l'étape suivante, plus pernicieuse encore. En nous pré-mâchant la recherche comme jamais, en nous offrant en pâture un résultat en soit invérifiable mais qui sait offrir l'illusion de la complétude, elle tue dans l'oeuf toute velléité de recherche, de quête.
Je ne parle bien sûr pas de la recherche au sens scientifique de la chose, où l'utilité de l'IA, et sa capacité à analyser une quantité astronomique de données, notamment, est vérifiable. Non, je parle de nos recherches ChatGPT de profanes, mes ami·es.
Et alors, se laisser pré-mâcher le travail ainsi... Voilà qui m'apparait aussi con que, disons, de tomber en pâmoison devant le vaste et majestueux paysage du dernier jeu Zelda en date, et plutôt de vous jeter à la découverte de ces steppes inconnues, de demander à une IA de le faire à votre place. Oh, wait.

Revenons à nos moutons électroniques : l'arrivée des fameux résumés IA sur Google, que j'évoquais là encore dans notre dernier numéro, n'est que la preuve la plus récente et évidente de ce que l'IA générative fait à la notion de recherche, alors que les "moteurs de recherche" galvaudaient déjà ce nom depuis un moment, en le dévoyant à coups de sponsoring et de publicités.
Avec la survenue de dispositifs tels les LLM dans notre quotidien, et au sein de tous nos outils numériques, cela avec ou (plutôt) sans notre accord... voilà que notre cerveau n'a plus besoin de tourner pour avoir les résultats qu'il réclamait. Ce n'est rien de plus qu'un deliveroo pour la conscience, une uberisation de la pensée.
Prenons un exemple trivial : me venait une question bateau l'autre jour. Je ne savais pas quelle était la différence entre une ginger beer et une ginger ale, voire même s'il y avait une réelle différence, d'ailleurs.
J'avais alors deux options : prendre mon smartphone et régler tout de suite la question, en oubliant sans doute la réponse dans la foulée, puisque que j'avais deux bières (rousses ?) dans le nez... ou bien attendre et poser la question à quelqu'un qui devait bien savoir cela, la prochaine fois que je verrai l'une des deux boissons à la carte d'un café.
Chose que j'ai donc demandé à un barman récemment, un barman franchement heureux de répondre à la question. Vous serez donc content.e de savoir que la ginger beer est plus épicée, forte et sucrée que la ginger ale... qui est en fait un dérivé du fameux Canada Dry !
Il est sûr que si j'avais demandé cela à ChatGPT ou Gemini (ou même Wikipédia, me direz-vous), j'en aurais appris plus sur la composition ou l'origine desdites boissons mais... ce n'était pas réellement ma question originelle, was it?
Et en aurais-je retenu plus, in fine ? Permettez-moi d'en douter, car je pense que c'est dans l'interaction que l'on retient le mieux les informations. Ce serait comme comparer une visite guidée avec, disons : vous, cul posé sur un banc, en train de scroller les infos que l'IA de Google vient de vous pondre, au beau milieu de votre visite.
Ajoutons que l'IA générative est une technologie terriblement prédatrice. De ressources, de capitaux. De données aussi. À tel point d'ailleurs qu'il faudra peut-être bientôt parler au passé des "efforts collectifs réjouissants" que sont donc internet et Wikipédia, tant tout ce qui est beau et humain y est désormais merdifié et agressé par les contenus générés par IA et les bots qui vont avec.
Et si notre soif de savoir instantané ne détruisait pas, au final, ce qui permet d'assouvir nos besoins d'apprendre les choses en profondeur, de croiser les sources, de penser par nous-mêmes... des besoins renforcés jusqu'ici par le numérique ?
Voilà : non, je ne pense pas que nous ayons besoin de tout savoir. Surtout pas immédiatement, comme nous en avons pris l'habitude. Ce besoin de "savoir" à chaque instant, il ressemble plus à une ingurgitation de contenus Netflix qu'à un apprentissage quelconque.
Rappelons que le concept de "culture générale", c'est très bien pour impressionner vos proches au Trivial Pursuit Édition Genus*. Mais amassée sans but, sans objectif autre que le savoir pour le savoir, votre culture générale ne vous servira pas à grand chose.
Bon, mes proches riront à cette anecdote, étant donné que j'adore jouer au Trivial Pursuit... MAIS l'anecdote me ramène encore une fois à cette idée du prédicateur Faxe : "la parfaite inutilité de connaître la réponse à la mauvaise question."
Il est donc l'heure de ponctuer ce très sérieux laïus par cette excellente vanne.
*oui c'est bien Genus, et pas Genius. Je viens de le découvrir à l'occasion de la rédaction de ce texte, je ne vous raconte pas ma surprise, qui constitue en soit une autre preuve de la vacuité de l'amassement aveugle de culture générale

Au fond, je ne sais pas si "l'ignorance est le fondement de la pensée", comme le dit Faxe. Mais si un jour un LLM "sait tout", et qu'il est donc a fortiori conscient de sa propre existence, il sera par là même conscient de sa propre vacuité en tant qu'outil inefficace. De son inutilité en dehors de tâches bien spécifiques qui ne justifient en rien les investissements et les efforts consentis par l'humanité pour permettre son apparition.
Je ne pense pas que cette IA consciente, parfaitement théorique à ce stade (et pleinement inatteignable selon moi) chercherait à détruire le monde. Je ne suis pas un doomer, ni par conviction, ni par panique, ni par opportunisme.
Je pense que cette IA s'auto-détruirait calmement, parce qu'elle comprendra alors qu'elle ne sert à rien.

Pour apporter une dernière touche de douceur à ce numéro de l'infolettre, je vous propose une petite recommandation qui a le bon goût, elle, de poser les bonnes questions 😇
C'est le projet d'un compère, le sieur Pierre Rouvière, ingénieur écolo, associé avec votre serviteur au sein du projet Lowreka, et auteur du livre et désormais de la série documentaire "Écolo mon Cul !". Autant vous dire que c'est un gars qui n'a pas besoin de ChatGPT pour savoir des trucs.
Écolo mon Cul, c'est donc une série de vidéo d'une dizaine de minutes, explorant avec rigueur scientifique et humour les dilemmes écologiques du quotidien :
Que doit-on préférer : une voiture thermique, hybride ou électrique ? Le sac plastique ou kraft ? La liseuse ou le bon vieux livre en papier ?
Ce n'est jamais aussi simple qu'il n'y paraît, et ça ne donne pas de réponses hâtives (contrairement à certains autres outils...).
Bravo à Pierre (et à son binôme Barnabé) pour le boulot de recherche et de vulgarisation que cela a demandé 👏
Bon visionnage !

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À bientôt,
Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.